Le goût des choses – 1ère partie
Jeudi 27 mai 2010 | 125 commentairesCi-dessous, une partie du texte publié aux nouvelles éditions Loubatières, dans un livre intitulé Toulouse, patrimoine & art de vivre. Il s’agit d’une commande. Cinq auteurs sont contactés pour apporter leur contribution à l’édifice. De manière aléatoire, l’éditeur nous attribue un des cinq sens et nous devons aligner quelques huit milles signes évocateurs de notre Toulouse, à travers « le goût » en ce qui me concerne. Tu as carte blanche. Comme la page, donc.
C’est là que les choses se gâtent. Après un temps de vérification intérieure – cela rejoint-il une zone active en moi – j’accepte et je me lance. Nous avons donc une ville, un sens, et un nombre de signes limités : une impasse ? Je tourne, je tergiverse, je monte et je descends. Finalement, cela commence ainsi :
“Petit matin frais, alerte et ensoleillé, j’émerge victorieuse de la station. Je viens de prendre mon premier métro. Je me suis renseignée dix fois avant d’y monter, une inconnue a guidé mes premiers pas, vérifié avec moi que j’arrivais bien à destination, puis elle a continué son propre chemin sans se douter qu’elle venait d’accomplir un exploit, me permettre de faire mien ce geste banal que je ruminais depuis des mois et qui allait m’offrir une nouvelle liberté de mouvement : savoir prendre le métro. En véritable combattante, qui sait à quel point la victoire est ardue, je décide de fêter l’évènement. Un café face au Capitole, une cigarette blonde sous un soleil tendre, je laisse les deux saveurs se mélanger et graver leur empreinte. Puis, comme toujours, le besoin de partager s’empare de moi et ma main du portable :
- C’est moi. Devine où je suis ?
“La rue du Taur a le goût de la joie. Je l’arpente, un soir de juin, avec l’infinie lenteur qu’on accorde parfois aux gestes dont on sent le poids, quand la conscience s’aiguise et perçoit qu’elle traverse un temps qui ne reviendra pas, mais dont elle saura garder le souvenir. Le sourire irradié par la gratitude, quelques pas, quelques secondes pour habiter entièrement la rondeur du temps et la perfection soudaine de l’univers, où tout s’est aligné dans la splendeur d’un bref instant. C’était en 96, je venais de remporter le prix du Crous de Toulouse et je goûtais à la joie du chemin où j’avais rêvé d’être.
“J’ai onze ans et je passe une journée avec ma mère dans son pressing. Je découvre avec un émerveillement passionné, ce luxe inouï d’être en sa compagnie sans avoir à la partager. Je l’aide, je l’observe qui s’active dans les vapeurs âcres des produits, la brûlure des fers à repasser et la tempête des machines à laver. Je suis un peu saoule de tout ce fracas ponctué de temps en temps par le carillon de la porte d’entrée. Assise sur un tabouret derrière le comptoir, je laisse la torpeur m’envahir. A midi, nous sortons pour déjeuner dans un café sur la place Dupuy. Je suis assise en face d’elle, je ne garde aucun souvenir de ce que nous avons dit. Mais c’est ma mère, elle n’est qu’à moi pour quelques heures, et je mange en la dévorant des yeux, un croque monsieur dont la saveur, depuis, n’a jamais été égalée.”
…/…
En le relisant, je retravaillerais bien ce texte écrit voici quelques années. Je me retiens car là n’est pas l’objet et par honnêteté, je le retranscris presque tel qu’il a été publié – à deux ou trois répétitions près et une exception dont je vous parlerai bientôt.
” Oui, mais quand ?” rugit le choeur des antiques. Oh, mais vous savez, ces auteurs ! Ils coquettisent, ils sont tellement… inconstants.

![Tableau-Joe-Pinelli-Salon-2010[1] Joe Pinelli - Toulous Polars du Sud 2010](http://www.frederiquemartin.fr/wp-content/uploads/2010/05/Tableau-Joe-Pinelli-Salon-20101.jpg)
