Frédérique MARTIN

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Archives du carnet pour mai 2010

Le goût des choses – 1ère partie

Jeudi 27 mai 2010 | 125 commentaires

Ci-dessous, une partie du texte publié aux nouvelles éditions Loubatières, dans un livre intitulé Toulouse, patrimoine & art de vivre. Il s’agit d’une commande. Cinq auteurs sont contactés pour apporter leur contribution à l’édifice. De manière aléatoire, l’éditeur nous attribue un des cinq sens et nous devons aligner quelques huit milles signes évocateurs de notre Toulouse, à travers « le goût » en ce qui me concerne. Tu as carte blanche. Comme la page, donc.
C’est là que les choses se gâtent. Après un temps de vérification intérieure – cela rejoint-il une zone active en moi – j’accepte et je me lance. Nous avons donc une ville, un sens, et un nombre de signes limités : une impasse ? Je tourne, je tergiverse, je monte et je descends. Finalement, cela commence ainsi :

“Petit matin frais, alerte et ensoleillé, j’émerge victorieuse de la station. Je viens de prendre mon premier métro. Je me suis renseignée dix fois avant d’y monter, une inconnue a guidé mes premiers pas, vérifié avec moi que j’arrivais bien à destination, puis elle a continué son propre chemin sans se douter qu’elle venait d’accomplir un exploit, me permettre de faire mien ce geste banal que je ruminais depuis des mois et qui allait m’offrir une nouvelle liberté de mouvement : savoir prendre le métro. En véritable combattante, qui sait à quel point la victoire est ardue, je décide de fêter l’évènement. Un café face au Capitole, une cigarette blonde sous un soleil tendre, je laisse les deux saveurs se mélanger et graver leur empreinte. Puis, comme toujours, le besoin de partager s’empare de moi et ma main du portable :
- C’est moi. Devine où je suis ?

“La rue du Taur a le goût de la joie. Je l’arpente, un soir de juin, avec l’infinie lenteur qu’on accorde parfois aux gestes dont on sent le poids, quand la conscience s’aiguise et perçoit qu’elle traverse un temps qui ne reviendra pas, mais dont elle saura garder le souvenir. Le sourire irradié par la gratitude, quelques pas, quelques secondes pour habiter entièrement la rondeur du temps et la perfection soudaine de l’univers, où tout s’est aligné dans la splendeur d’un bref instant. C’était en 96, je venais de remporter le prix du Crous de Toulouse et je goûtais à la joie du chemin où j’avais rêvé d’être.

“J’ai onze ans et je passe une journée avec ma mère dans son pressing. Je découvre avec un émerveillement passionné, ce luxe inouï d’être en sa compagnie sans avoir à la partager. Je l’aide, je l’observe qui s’active dans les vapeurs âcres des produits, la brûlure des fers à repasser et la tempête des machines à laver. Je suis un peu saoule de tout ce fracas ponctué de temps en temps par le carillon de la porte d’entrée. Assise sur un tabouret derrière le comptoir, je laisse la torpeur m’envahir. A midi, nous sortons pour déjeuner dans un café sur la place Dupuy. Je suis assise en face d’elle, je ne garde aucun souvenir de ce que nous avons dit. Mais c’est ma mère, elle n’est qu’à moi pour quelques heures, et je mange en la dévorant des yeux, un croque monsieur dont la saveur, depuis, n’a jamais été égalée.”

 …/…

En le relisant, je retravaillerais bien ce texte écrit voici quelques années. Je me retiens car là n’est pas l’objet et par honnêteté, je le retranscris presque tel qu’il a été publié – à deux ou trois répétitions près et  une exception dont je vous parlerai bientôt.
” Oui, mais quand ?” rugit le choeur des antiques. Oh, mais vous savez, ces auteurs !   Ils coquettisent, ils sont tellement… inconstants.

Crédit Photo : Frédérique Martin

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… qui ne saurait tarder.

Lundi 17 mai 2010 | 108 commentaires

C’est vertigineux, nous n’avons pas eu le temps de savourer la séparation que nous voilà au moment de se retrouver. Durant ce peu de jours, rapine au quotidien, j’ai pensé à ceux que je laissais, à ceux qui attendraient mon retour, à vous, à toi et parfois à d’autres. J’avais enfin du temps pour arpenter les bois humides,  tisser le rideau de pluie ou renverser les ciels incandescents. Du temps. Il faut croire que nous sommes en guerre, la pénurie est constante.

A quoi d’autre ai-je pensé, quand je n’écrivais pas ? Qu’en définitive, j’étais sans doute bien trop gentille, que j’avais besoin de croire en l’homme par incapacité à me tenir debout devant le mal absolu, que j’aimais les nouvelles et qu’elles me le rendaient bien, que je serais infoutue d’écrire les 360 pages du monologue de Monkey comme Tristan Garcia ; ce qui a réveillé mes incertitudes les plus cruelles sur ce qu’est un véritable écrivain – ils le sont tous sauf moi.

J’aurais voulu pouvoir rester là, assise des heures durant, à écrire, à inventer ma langue, qui n’est sans doute pas si somptueuse, si énigmatique, si renouvelée que d’autres – mais qui a le mérite d’exister et d’être mienne. Oui, j’aurais voulu pouvoir rester là ; ou, quand écrire s’épuise,  me lever et partir droit devant, sans plus réfléchir, sans prévenir personne, sortir et marcher jusqu’à rencontrer la fatigue.
Je ne m’employais qu’à ça – retarder le plus possible l’instant où le glaviot de la vie me reviendrait en pleine gueule.

 

C’était à Puech Noly, le film ci-dessous est une histoire pour vous.

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En attendant mon retour…

Dimanche 9 mai 2010 | 29 commentaires

Pendant mon absence, allez donc consulter le règlement complet du concours de nouvelles organisé par Toulouse Polars du Sud, le prix “Thierry Joncquet”. Il est ouvert aux candidats francophones, sans distinction de nationalité ou de résidence, et compte une section juniors et une section adultes.

Précision du règlement quant au genre demandé  : « Polar » signifie ici que la nouvelle doit appartenir au sens large au genre « noir » et aux « littératures criminelles », qu’il y ait ou non enquête résolue sur le « crime » (compris comme un délit majeur). Le polar « historique » est admis.

Certains auteurs invités au Festival 2010 seront italiens. Le thème pour le concours “adultes” sera donc :

E pericoloso sporgersi

 Et celui du concours Junior:

Risotto ou cassoulet

Joe Pinelli - Toulous Polars du Sud 2010

Je pars dans une bergerie planquée au fond des bois. Mon programme de la semaine ? Ecrire, lire, marcher, écrire, lire, marcher, ad libitum. Pendant mon absence, attendez mon retour, ne soyez pas sages – cela ne vous va pas – mais n’en profitez pas pour vous enfuir. On me prêtera un chien policier pour vous retrouver.

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On se comprend pas.

Dimanche 2 mai 2010 | 74 commentaires

L’ami Lephauste ayant fermé son blog voici quelques semaines, je remets ici le billet que j’avais échangé avec lui à l’occasion des vases communicants de novembre dernier. J’en profite pour vous signaler que je pars dimanche prochain pour une semaine de retraite, ma semaine annuelle d’écriture. Je n’aurai quasiment pas accès à internet et ce site sera au repos en attendant mon retour.

 

Moi, ce que je comprends pas, c’est que ceux qui boitent dans leur tête, comme tu dis si joliment, t’aies pas envie de les prendre dans tes bras, mais plutôt de leur taper dessus. Tu crois que ça va l’arranger, leur caboche toute vermoulue, les gnons que t’es capable de dégommer en quelques phrases ?

Ce que je comprends pas, c’est qu’il faut toujours que t’aies le dernier mot. Tu peux pas t’arrêter, tu sais pas la fermer. T’as un sac plein comme une boule de billard, et tu sors des trucs pas possibles de là-dedans, des trucs vieux, des trucs moches, des trucs inventés, rafistolés, volés même. Pas commode, pour trouver un mot sympa, un mot drôle ou gentil dans ce tas de fumier. Et puis c’est lourd à trimbaler, je te l’accorde. Mais remarque, personne t’oblige, tu vois. Personne.

Ce que je comprends pas non plus, c’est que tu vois pas le bordel dans tes affaires. Tu dis « me juge pas », et toi t’es un coupeur de tête, t’as pas assez de doigts dans les mains et les pieds pour désigner tous les coupables. Ah là, t’es fort, le premier même, n’est-ce pas ? Tous ces putassiers de bouseux qui te détestent, paraît-il, depuis des lustres, on se demande bien pourquoi. Tous ces tordus, ces ratés, ces foutus dégueulasses qui pourrissent ta vie proprette et bien pensée. Faudrait les zigouiller tous ces affreux ! En plus, il y en a partout, c’est une conspiration.

Toi, ce que tu comprends pas, c’est que j’en sois, de cette espèce dégoûtante qui se trompe des fois, qu’est pas invincible, inamovible et parfaite. Qui rit, qui pleure, qui jouit, qui chante, qui se relève, qui fait avec, qui tient le coup, qui avance, qui y croit et qui t’emmerde. J’ai peut-être qu’un seul talent comme tu dis, je suis peut-être socialement qu’une bouse, peut-être. Mais question cœur, je risque pas de me gaspiller, oh non, t’inquiète pas. J’en ai pour tout le monde, y a même du rabiot. T’en veux pas ? C’est pourtant pas faute de te l’avoir proposé.

Finalement je vais dire que t’as raison : on se comprend pas. C’est la morale de cette longue histoire. C’est ce qui arrive aux gens trop campés sur leurs jarrets et qui font des plans d’épargne avec l’affection. On se comprend pas. Mais quand même, je me demande ce qui me permet de supporter tout ça et ce qui m’a retenue de te claquer ta putain de porte au nez, depuis tout ce temps. Ouais, ça m’interroge, même si je connais la foutue réponse. Ce que j’aurais voulu c’est que tu la trouves aussi. Elle traînerait pas des fois, t’es sûr, dans ton sac à caca ? 

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