Dix petits nègres
Vendredi 25 juin 2010 | 133 commentairesToujours sur le thème de la contrainte d’écriture, en 2005, juste après la parution de L’écharde du silence, la médiathèque de Nanterre me contacte pour m’informer qu’elle organise un « Concours de la nouvelle francophone éditée ». Dans la foulée, on me révèle sans ménagement que je fais partie des dix finalistes avec ma nouvelle « Erratum ». Je me retrouve en lice avec Brigitte Aubonnet, Didier Daeninckx, Eric Faye, Christian Garcin, Thomas Gunzig, Hélène Lenoir, Marcus Malte, Fabrice Pataut et Bernard Quiriny. Ouf !
Quel cerveau ! se récrie le lecteur extasié. J’ai bien été tentée de me polir les ongles en affectant un air détaché – en effet… capacités exceptionnelles… en toute modestie… nature profonde…enracinement littéraire… Mais mentir, c’est du boulot, et j’en ai marre d’être mal payée ! Aussi, que la vérité l’emporte - de toute façon, je n’arrive pas à l’intimider : j’ai la mémoire d’une pantoufle.
Fort heureusement, édité par la ville de Nanterre, un recueil m’a permis de retrouver la trace des neufs autres commis d’office. Qu’il en soit ici vivement remercié.
Pour la cérémonie, on nous a demandé un texte bref contenant les dix titres des livres finalistes. J’ignore ce que sont devenus les neuf autres, mais pour moi, ça a donné ça :
Intérieur Nord : il tournait le programme de la pièce entre ses doigts. Il l’avait trouvé dans une poche de sa veste, à l’entracte. Le théâtre bruissait du cri des étoffes froissées. Il suivit la nuque blanche d’une femme pour échapper à l’écharde du silence et aux regrets qui le brûlaient depuis le départ d’une autre femme, d’une autre peau. En observant le cou gracile ployé sous un rire, il se demanda comment il survivrait à une telle absence. La femme le regardait, maintenant. Il prit alors conscience de sa tenue absurde et déplacée dans un tel lieu. « Elle doit croire qu’un clown s’est échappé du cirque » pensa-t-il. Il ne put soutenir plus longtemps son mépris et sortit sans attendre la reprise de la pièce. Une neige puissante s’était mise à tomber.
Il s’égara dans le dédale des rues noires, courant sans autre raison que de sentir son corps lui répondre. Une enseigne clignotait au fond d’une impasse : « Carbowaterstoemp et autres spécialités ». Il se rappela cette histoire du fou, agonisant dans les citées perdues où le bleu des voix s’arrachait à l’angoisse des premières phrases. C’était lui, de toute éternité, ne l’avait-il pas deviné ?
Il scruta la vitrine – une lueur malsaine l’attirait à l’intérieur. Traverser la ruelle dans l’écume du froid lui parut impossible et pourtant inévitable. Il se sentit fatigué de tout, revenu de lui-même, et il vacilla avant d’avancer vers le gouffre infranchissable de la rue, toujours plus lentement, comme si la neige gelée ne permettait que de tous petits pas.
Pour ce qui est du classement, je suis arrivée dans un mouchoir de poche, juste derrière Marcus Malte. Ce goujat m’aura bousculée pour passer devant, je ne vois que cette explication. Ou alors, il était plus athlétique, plus blond et – il faut bien le reconnaître – plus talentueux que moi.
Je vous laisse rendre à César ce qui lui appartient. Et vous, qu’auriez vous proposé ? Vous avez dix oeufs dans votre panier, si cela vous dit, préparez-nous une omelette, je mets la table en vous attendant. Je serais curieuse de goûter de nouvelles versions. Et surtout, faites passer tant que c’est chaud !



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