Chez eux (3)
Dimanche 26 septembre 2010 | 70 commentairesLorsque je viens dans son village peuplé de loups sous le vent, j’arrive à pied, comme un vagabond perdu, pour qu’elle n’entende pas, que rien ne puisse l’alerter. Je dissimule ma présence et ma convoitise – relit-elle un poète défunt, sa nuque douce tendue sous la lampe ou est-elle près du granit de l’évier, à pétrir ce pain qui finira par rassir dans un torchon trop blanc ? Je la savoure sans la voir, les yeux scellés sur son éclat. J’attends, je résiste en effleurant les rondeurs de sa porte qui luit dans la flaque jaune du réverbère. Mon torse épouse le bois, oreille et joue collées, j’écoute, j’écoute. Toute sa tendresse est là, dans les bruits contenus, les gestes mesurés – cette petite solennité des jours pleins. Un rien à vif nous sépare encore. Je frappe – un seul coup – qu’elle entend.
Elle m’ouvre et sa figure pâle durcie par un chignon se fige avant d’être inondée par un sourire. Cette vague m’épuise et m’éparpille tandis que je délivre ses cheveux. À chaque absence, son odeur d’herbes humides m’éventre. Quand elle dit : « c’est toi, c’est toi », sa voix remue ma peau. Quand la pulpe de sa chair éclate et s’effondre, je ne sais plus pourquoi, je ne sais plus comment j’ai pu m’en éloigner.
Nous restons longtemps dans l’entrée, porte béante sur la gueule nocturne, nos corps soudés dans une étreinte rocheuse qui évince les soupirs. C’est elle qui nous délivre avec son rire de gorge parce que sa langue bute contre mes dents serrées.
Alors je m’écarte d’elle et j’arrache mes mains. Sa robe frissonne avant de s’assoupir sur les dalles rouges. La porte se ferme en hoquetant sur une phalène épouvantée qui toquait à la lampe. Mes doigts tracent le sillon qui partagera son corps de l’arête du nez aux ombres qui s’ouvrent sous son nombril. La fièvre qui m’emporte est faite de départs enragés par la soif du retour. Et dans l’amère salive de nos baisers, je regrette déjà la douleur ivre des retrouvailles, l’instant où son visage m’est apparu, le grain âpre de la porte sous mes paumes, la lueur d’huile au-dehors et les pas qui m’ont conduit jusque-là.


