Ah ça.
Vendredi 25 mars 2011 | 29 commentaires
Elle pèle le velours vert du fauteuil avec son ongle. Autour d’elle, ils s’activent en riant, sortent le gâteau de son carton pâtissier, disposent des assiettes, des verres et des couverts qui cliquètent de rage, tirent les rideaux pour neutraliser la lumière blanche qui raye l’espace jusqu’à l’écran. Elle somnolait quand ils sont entrés dans sa chambre. Et – bon anniversaire, mamie, bon anniversaire, maman.
Ils s’installent un peu partout, sur le lit et les chaises, par terre, sur l’accoudoir de son fauteuil. Silence. Le film débute sur une musique qu’elle ne connaît pas – ou qu’elle a oubliée, va savoir – et tout suite, un portrait d’elle en pied devant son ancienne maison. Elle sursaute et recule au fond du siège. Mon Dieu que je suis laide ! pense-telle. Rencontrer son propre visage est une expérience éprouvante quand on n’y est pas préparée. Toujours plus moche que ce qu’on craignait. Elle ne trouve pas assez de bonté en elle pour mettre un terme à son dégoût. Et – regarde mamie, comme tu es belle ! Ah ça.
Une longue table tremblée, les reliefs d’un repas de fête, les mêmes rires qu’aujourd’hui, tout ce cérémonial perpétré durant des années, qu’on lui amène sur un plateau pour égayer sa nouvelle retraite. Il y a des visages perdus depuis longtemps. Les gens parlent en même temps, dans le film et dans la chambre. On s’exclame, on s’extasie, on émet des bruits de gorge, on lui serre la main ou l’épaule. Et – t’as vu maman, là… c’est papa.
Elle est nichée, austère en bout de table, le visage fermé. Qui pourrait deviner ce qui la fige de cette manière ? Devant qui aurait-elle pu égrener son épouvante – comment rire quand tant d’autres pleurent, comment se repaître quand d’autres s’affament, comment boire devant toutes ces lèvres asséchées ? Il faut se tenir droite pour supporter le poids des morts et des vivants. Raidir son cou pour affronter la faute qui la corsète. Ecarquiller les yeux sous la douleur qui perce. Tu ne devrais pas te plaindre, toi tu manges à ta faim, il y a plus malheureux. Ah ça. Et – Le baiser, le baiser, le baiser !
Il s’approche sans qu’elle le voit, l’enlace à deux bras, et dans le même élan, la soulève avec la chaise sur laquelle elle est assise et l’embrasse à bouche que veux-tu sous les applaudissements. Ça s’éternise dans les coups de sifflet, les encouragements et le tintement d’un manche de couteau sur un verre. Quand il la repose, elle reste interdite. Alors il se penche vers son oreille, met sa main devant sa bouche pour lui murmurer quelques mots. Un lent et somptueux sourire dévaste son visage, étoile ses prunelles brillantes. Depuis le fauteuil vert, elle observe sa jeunesse. Oui, elle est peut-être laide, elle est peut-être vieille, mais la contagion, mais la fièvre, ça mérite bien un sourire, non ? Et – tu es heureuse, maman ? Qu’est ce qu’il te raconte, papy ? Elle secoue la tête et se dit : Tais-toi, mets tes doigts sur ta bouche, savoure ce frisson.
