Frédérique MARTIN

Site officiel

 
 

Archives du carnet pour mars 2011

Ah ça.

Vendredi 25 mars 2011 | 29 commentaires

 

Elle pèle le velours vert du fauteuil avec son ongle. Autour d’elle, ils s’activent en riant, sortent le gâteau de son carton pâtissier, disposent des assiettes, des verres et des couverts qui cliquètent de rage, tirent les rideaux pour neutraliser la lumière blanche qui raye l’espace jusqu’à l’écran. Elle somnolait quand ils sont entrés dans sa chambre. Et – bon anniversaire, mamie, bon anniversaire, maman.

Ils s’installent un peu partout, sur le lit et les chaises, par terre, sur l’accoudoir de son fauteuil. Silence. Le film débute sur une musique qu’elle ne connaît pas – ou qu’elle a oubliée, va savoir – et tout suite, un portrait d’elle en pied devant son ancienne maison. Elle sursaute et recule au fond du siège. Mon Dieu que je suis laide ! pense-telle. Rencontrer son propre visage est une expérience éprouvante quand on n’y est pas préparée. Toujours plus moche que ce qu’on craignait. Elle ne trouve pas assez de bonté en elle pour mettre un terme à son dégoût. Et – regarde mamie, comme tu es belle ! Ah ça.

Une longue table tremblée, les reliefs d’un repas de fête, les mêmes rires qu’aujourd’hui, tout ce cérémonial perpétré durant des années, qu’on lui amène sur un plateau pour égayer sa nouvelle retraite. Il y a des visages perdus depuis longtemps. Les gens parlent en même temps, dans le film et dans la chambre. On s’exclame, on s’extasie, on émet des bruits de gorge, on lui serre la main ou l’épaule. Et – t’as vu maman, là… c’est papa.

Elle est nichée, austère en bout de table, le visage fermé. Qui pourrait deviner ce qui la fige de cette manière ? Devant qui aurait-elle pu égrener son épouvante – comment rire quand tant d’autres pleurent, comment se repaître quand d’autres s’affament, comment boire devant toutes ces lèvres asséchées ? Il faut se tenir droite pour supporter le poids des morts et des vivants. Raidir son cou pour affronter la faute qui la corsète. Ecarquiller les yeux sous la douleur qui perce. Tu ne devrais pas te plaindre, toi tu manges à ta faim, il y a plus malheureux. Ah ça. Et – Le baiser, le baiser, le baiser !

Il s’approche sans qu’elle le voit, l’enlace à deux bras, et dans le même élan, la soulève avec la chaise sur laquelle elle est assise et l’embrasse à bouche que veux-tu sous les applaudissements. Ça s’éternise dans les coups de sifflet, les encouragements et le tintement d’un manche de couteau sur un verre. Quand il la repose, elle reste interdite. Alors il se penche vers son oreille, met sa main devant sa bouche pour lui murmurer quelques mots. Un lent et somptueux sourire dévaste son visage, étoile ses prunelles brillantes. Depuis le fauteuil vert, elle observe sa jeunesse. Oui, elle est peut-être laide, elle est peut-être vieille, mais la contagion, mais la fièvre, ça mérite bien un sourire, non ? Et – tu es heureuse, maman ? Qu’est ce qu’il te raconte, papy ? Elle secoue la tête et se dit : Tais-toi, mets tes doigts sur ta bouche, savoure ce frisson.

 

Crédit Photo : Frédérique Martin

Chez eux (6)

Lundi 14 mars 2011 | 29 commentaires

 

La salle résonnait du brouhaha de la foule débarquée de Tunis, impatiente d’en finir avec les formalités pour rejoindre Toulouse. Une hôtesse à la silhouette flatteuse proposa aux voyageurs de s’avancer. Fred endossa son sac à dos rouge et  prit place dans la file d’attente, bientôt rejoint par un impeccable costume cravate italien dont les chaussures pointues luisaient à chaque pas. La mallette dans une main, le portable dans l’autre, il observait par moment son reflet dans la vitre. Après s’être croisés, leurs regards s’évitèrent. La fatigue de l’attente et du vol commençait à user bien des nerfs. Les gens piétinaient sur place dans une furieuse odeur de sueur et de parfums enlacés. Fred reposa son sac sur le sol, il avait appris la patience. Derrière lui, l’homme appelait :

- «  Bonjour ma chérie. Je voulais juste t’envoyer un petit coucou de France et te dire que tu me manques déjà. Je n’ai pas cessé de penser à toi durant tout le trajet… Oui, moi aussi… Rien d’extraordinaire, tu sais. Je vais me reposer un peu et travailler beaucoup. J’espère rentrer mardi, si toutes les réunions sont bouclées. Et toi ?… »

Fred imagina qu’il appelait quelqu’un, lui aussi. Une femme qui l’attendrait quelque part, qui se réjouirait de son retour, que ses départs chagrineraient. Elle aurait une voix douce et familière, elle sentirait bon, elle cuisinerait pour lui, elle serait toujours belle. Il pourrait peut-être lui ramener des dattes, des cigarettes ou un flacon de parfum.

-  » Je vais te laisser ma chérie, ça va bientôt être mon tour. Tu ne m’oublieras pas durant ces quelques jours, c’est promis ? Tu seras sage, j’espère… Non, moi non plus. Je t’embrasse. Plein. Oui. Bien sûr que je t’aime. Bye, ma chérie, bye. »

Fred ne voulait pas écouter, mais il n’arrivait pas à détacher son attention de l’homme derrière lui. Il se représentait une femme brune et délicate, avec des gestes lents, un sourire énigmatique et des yeux tendres. Il pensa aux trente mètres carrés poussiéreux qui l’attendaient, à la plante aux feuilles sèches qui agonisait dans son pot, à l’odeur de vieille pisse dans le  frigo et à ce qu’il s’était promis de faire pour remédier à tout ça sans y parvenir.

-  » Bonjour ma chérie. Oui ça va. Mon avion vient juste d’arriver. Je suis content de rentrer, tu sais. Quinze jours sans toi, c’était long… Moi aussi tu m’as manqué. Comment vont les enfants ? Oh je serai bientôt là, une heure tout au plus… Du pain ? D’accord… Moi aussi je t’embrasse. A tout de suite. Bye, ma chérie, bye. »

Fred regarda le bout usé de ses chaussures de sport. Une boule dure lui serrait la gorge, il lui fallut deux ou trois déglutitions pour en venir à bout. Le sac pesait quand il le reprit à bout de bras. Fred resta immobile, incapable de le remettre sur son dos. Il voyait des lettres vertes, parfois rouges, passer en boucle sous ses yeux. Il imaginait la voix douce et familière les répéter. Elle disait : Dégage. Et c’était signé : Chérie.

 

Pour Denis Sigur, qui était venu vasecommuniquer
 ici en mars dernier et qui est parti maintenant. Ailleurs.

 


Visiter le Vieux Lyon, Page blanche malgré tout, Vita Cogita développement durable RSE et ce site sont accompagnés par Glunet
Mentions légales - Plan du site - Archive des actualités - Nouveaux articles (RSS) et Commentaires (RSS).