Frédérique MARTIN

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Archives du carnet pour juin 2011

AGAPE

Mercredi 29 juin 2011 | 29 commentaires

 

Soleil de rocaille - CP Frédérique Martin

Il est temps de dire au revoir à nos amis Tunisiens. Le mois de juin s’achève et je ne voudrais pas être la cause d’une ruée touristique d’une ampleur catastrophique. Déjà, on me dit que les avions se remplissent, que des vieux et des handicapés tentent le pari fou de vacances à haut risque. Par émulation, les jeunes et les valides ne devraient plus tarder.

À tous, je livre une ultime adresse. Adeptes de Gargantua, du beignet de chirkaou, de la kamounia de poulpes et autres spécialités tunisiennes, c’est au Pirate, à Monastir, que ça se passe. Un seul conseil – diète scrupuleuse trois jours avant et trois autres après le repas.

 

 

Méfiez-vous. Dès votre arrivée, on vous servira une soupe de poissons apparemment inoffensive. Profitant d’un claquement de langue réjoui, le serveur embusqué se précipitera sur vous, afin de jeter dix autres plats sur la table. Devant votre ahurissement – Qu’est-ce ? Je n’ai rien commandé – il vous indiquera que ce sont les entrées :
- Me prendrait-on pour une poulette de quatre semaines ? Les entrées, mais bien sûr !
- Si, si, Madame, les entrées, je te jure.

On vous poursuivra ensuite avec un poisson du jour grillé. On vous annonce 300 grs, comptez le kilo. Vous devrez l’engloutir seul, sous le regard attentif du cuisinier. Pour l’agrémenter, quelques légumes le borderont. Chacun son plat et les moutons seront bien gardés. Enfin, l’estocade viendra de la farandole effrénée des desserts qu’un malheureux thé à la menthe ne suffira pas à faire glisser.

Tchin Tchin

Après avoir rampé jusqu’à la voiture – la promenade digestive est exclue – vous pourrez toujours vous rendre à Sousse, dans une certaine famille de ma connaissance, où la maitresse de maison aura eu la précaution de cuisiner un tajine en brik qui comblera vos petits creux nocturnes. Durant le trajet, chaque passage sur un gendarme couché vous valant de grandes frayeurs digestives, leur prolifération vous indignera. On les doit à la famille Trabelsi qui, après éradication de la concurrence, avait obtenu le marché des dos d’ânes et souhaitait le faire savoir. Les ânes ont quitté la place, les dos, eux, sont restés. Inch’Allah.

 

Pour ajouter une note sérieuse, je vous engage à lire la revue émise par le Centre Lebret-Irfed basé à Paris,  Développement et civilisations  dont le numéro double 393-394 est entièrement consacré à ce qui se joue en Tunisie en ce moment. J’ai eu le plaisir d’en rencontrer la Directrice lors de mon dernier séjour dans notre capitale - car oui, je fréquente aussi des Directrices à l’occasion. Raison pour laquelle, nous avons accès à ce numéro en avant première.

Reçus dans une centaine de pays, ce sont dix numéros par an qui donnent la parole à des auteurs de cultures et d’horizons différents. Les articles de fond livrent des clés de compréhension aux questions actuelles de développement, de paix, de justice et de solidarité internationales qui se posent dans un monde interdépendant. Il s’agit d’un réseau d’acteurs de terrain, personnes et organisations engagées sur les différents continents pour un développement humain solidaire. Ils définissent leurs buts ainsi :

- Être utile à ses membres en les faisant connaître et en facilitant des échanges entre eux sur des sujets de préoccupation communs tels que gouvernance et participation démocratique ; diversité religieuse, laïcité, citoyenneté et démocratie ; économie humaine ; etc.
- Apporter sur ces thèmes un éclairage international et produit dans différents contextes culturels ou spirituels ;
- Tirer des enseignements des réflexions des membres du Réseau et de leurs pratiques de développement humain solidaire, pour que « l’expertise de terrain » soit entendue par les décideurs et prise en compte par les politiques nationales et internationales.

 

Avant de nous séparer, amis de Sousse, Diar Soukra, Monastir, Tunis et ailleurs… je voulais vous remercier pour l’accueil et le temps agréablement passé en votre compagnie. Chokran.
Je vous souhaite de conserver votre art de vivre où un rendez-vous pris aujourd’hui, sera peut-être honoré demain.
Où la poésie fleurit sur des enseignes cabossées, où l’esprit critique remplace le désœuvrement, où la révolte n’est pas juste un vain mot.
Un pays où jeunes et vieux se côtoient encore, où les créneaux s’exécutent en marche avant pour ne pas se faire piquer sa place, où des femmes de ménage partagent leur goûter dans les toilettes des dames avec les touristes égarées.
Oui, changez ce qui doit l’être et gardez le meilleur, Yaâychek, c’est ce que je vous souhaite. Sbeh lel khir chez vous.

Bon voyage à tous - CP Frédérique Martin

Diar Soukra

Lundi 13 juin 2011 | 35 commentaires

 

Résidence Diar Soukra - 2011 - CP Philippe Gleyzes

La Soukra est une ville de la banlieue de Tunis. Il s’y trouve une avenue que j’ai beaucoup fréquentée dernièrement, d’une longueur étourdissante : Khalid ibno walid. Située au cœur d’un quartier populaire, mélange détonnant de modernité et d’archaïsme, c’est une belle illustration de ce pays qui doit se construire tout en préservant ses spécificités.  Quand on prend un taxi, inutile de demander cette rue avec l’accent impayable du français en goguette, mieux vaut aller au cœur du problème et annoncer avec  fermeté : Diar Soukra.  Ce complexe immobilier, tout le monde le connait.

À Diar Soukra donc, on pratique ce sport national à haut risque : traverser la rue. Sillonnée de voitures, taxis, louages, charrettes, deux roues et objets non identifiés, la signalétique en est quasi absente. Le sens interdit est celui que le chauffeur averti prendra de préférence aux autres. Il enfouira au préalable toutes les ceintures de sécurité dans les limbes du code de la route, en évitant par ce geste de précaution, le regard soupçonneux de l’agent de police.  Quant aux ahuris qui chercheraient un passage piéton, ils en seront pour leurs frais. Si vous croyez qu’on fait la révolution pour traverser dans les clous !

On n'est pas des moutons !

 À Diar Soukra, pas de monument historique, de souk ou de bazar. Point de touriste, donc. Cela vous vaudra le respect de l’autochtone qui vous prend d’entrée de jeu pour un résident. Certes, certes, rancune le badaud qui en veut pour son argent, mais alors, on fait quoi ? On regarde, l’ami, on découvre, on flâne, on se dépayse. On se ba-la-de. Les échoppes s’empilent, on acquiert sans forcer des fruits et légumes, des épices, et quelques pièces de viandes bien fraîches, ainsi qu’en atteste la devanture des bouchers, devant laquelle, parfois, un mouton ou une vache encore sur pattes attend son heure.

Le Bouchier

À Diar Soukra, on trouve de tout, une « couturière moderne », des « furnitures de bureau », des  « matriaux de constructions », une « toleri et peinture » et même comme je le prouve ci-dessus, un « bouchier« .  On dépanne à toute heure, on auto-école, on dévoile le fond de la mer. Les filles se sourient entre elles, les gars se donnent du Salam à chaque coin de rue, les gamins jouent. On s’interpelle, on se klaxonne, on s’engueule, on se marre. C’est costaud et vivant. Les hommes boivent l’allongé durant des heures à la terrasse des cafés. Les femmes préfèrent se rendre au salon de thé, le Culcinella, où pour trois dinars, on dégustera une citronnade fraîche dans la fumée d’un narguilé.

En repartant on fera halte ici ou là, pour acheter des pâtisseries variées, du collier de mouton  et quelques kilos de harissa pour fouetter l’ordinaire. On se méfiera cependant de la méchouia qui desquame le palais du touriste sensible, mais peut servir à forcer la serrure quand on a perdu ses clefs. Enfin, on n’oubliera pas de surveiller le commerçant quand il prétend avoir la main lourde et le dinar ascensionnel.

Le fond de la mer n'est plus ce qu'il était

 Ensuite, on rentrera dans l’ombre du patio, sur le carrelage fraîchement lavé de la résidence, on saluera Amar le gardien, à qui on doit toujours quelque chose en plus du respect. La cour résonnera du cri des enfants et de leurs mères qui tentent en vain de les faire rentrer. Quelques maris les rejoindront, une baguette à la main. Le pain n’étant pas assez dur pour effrayer les petits joueurs de foot et les poupées des fillettes, c’est Amar qui fera régner l’ordre dès huit heures à grands coups de sifflets. On montera cuisiner un tajine, pendant qu’il mijotera longtemps, longtemps…, on se mettra au balcon pour regarder la vie juste en bas, au son d’un oud, d’un bendir et d’un mezoued. On dégustera du vin frais avec discrétion pour ne pas outrager les voisins. On se couchera à pas d’heure, on s’endormira d’un bloc. Et quand à quatre heures pile, faisant fi de la nuit, le muezzin appellera ses ouailles, on lui pardonnera de croire que parce qu’Allah est grand, il doit crier si fort.

Ah non, Samahani, j’oubliais. Vous préférez l’hôtel. Tant pis, Alikom salam quand même. Vous ne savez pas ce que vous perdez.

Après le couvre feu d'Amar - Diar Soukra 2011

Voir Tunis et…

Mardi 7 juin 2011 | 22 commentaires

 

Bougainvilliers en Fleurs - Tunis 2011

Revenir. Dix jours et pas une égratignure ! Il y avait bien quelques chars empoussiérés devant l’ambassade de France, on avait déroulé du barbelé en pagaille pour m’impressionner et deux ou trois soldats somnolaient à l’ombre de l’avenue Bourguiba, mais rien à faire, la révolution est bel et bien passée sans s’attarder. Même pas un petit couvre feu, le calme plat ! Ah non, mais quelle déception ! Moi qui m’étais prise pour une aventurière, une kamikaze, une dure-à-cuire, seul le soleil s’est risqué à me taper dessus. C’est un peu fort, non ?

Par contre, les rues grouillaient de tunisiens affairés – mais pas trop quand même – au milieu desquels une petite blanche – écarlate à certains moments – baguenaudait en solitaire. Mais où étais-tu, touriste ? Tu sembles avoir fui les lieux comme le morpion s’affole devant le désinfectant. Je tiens à te rassurer tout de suite, les hôtels soupirent, les plages se lamentent, les ruines s’étiolent sans toi. Reviens, tu ne risques RIEN !

Constate par toi-même que les bougainvilliers sont en fleurs, le tunisois calme, les cafés pleins, le thé toujours à la menthe. On se réjouit de te voir, on t’accueille les bras ouverts, on les referme pour t’embrasser, on demande des nouvelles de la France et de ses hommes politiques – qui n’en méritent pas tant. On s’enorgueillit de ce qui a été réussi, on est rempli d’espoir pour ce qui reste à accomplir. Certes, des hommes basanés et des femmes – voilées ou pas – envahissent les trottoirs, mais c’est précisément ce qui fait le charme des lieux. Pourquoi t’en priver ? Tu pourrais voir, oh, bien des choses en somme, surtout si tu t’aventures à plus de cinquante mètres de ton hôtel, ton bus, ta plage, ton guide.

Ami voyageur, tu sembles l’ignorer, mais la Tunisie a besoin de toi, ce n’est pas le moment de mollir ! Est-ce qu’ils se sont dégonflés les morts de la révolution ? Je sais que la tienne date un peu, mais justement, cela te vivifierait le sang et t’ouvrirait de nouvelles perspectives. Bon alors un petit effort, lâche ton journal, ta radio, ta télévision – le monde arabe est en pleine mutation, c’est le moment de le soutenir au lieu de te débiner aux Seychelles. Outre que tu passeras un séjour enchanteur – garanti sur facture – tu participeras à une belle action, tu vacanceras utile.

En ce qui me concerne, je déclare officiellement ouvert le mois de la Tunisie chez moi. Tu pourras y voir des photos, je te raconterai quelques anecdotes et si tu as le bon goût de m’être fidèle, je te livrerai deux ou trois adresses de ma connaissance où tu pourras te rendre les yeux fermés. Mais que demande le peuple ?! Prochainement, je te promènerai dans les rues pittoresques de ce quartier populaire où réside un certain français que j’aime… disons… beaucoup.

D’ici là tâchons de ne pas nous faire les artisans de ce que le café ci-dessous illustre à son corps défendant. Je te souhaite une bonne nuit : Tasbah ala khir.

Diar Soukra - Tunis 2011 - CP Frédérique Martin


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