J’ai plusieurs occasions de réjouissance. Une de mes nouvelles paraîtra au mois de mai chez mon éditeur jeunesse Thierry Magnier dans un collectif intitulé : « Comme chien et chat, histoires de frères et sœur ». Ah la fratrie, quelle aubaine pour la littérature ! Sortez la vôtre du placard, que je l’examine d’un peu plus près. L’idée de  A tes souhaits !  m’est venue il y a plusieurs années et je l’ai ressortie fraîche et pimpante de mes cahiers pour l’occasion. Elle était mûre à point !

Dans ce collectif, j’aurai le plaisir de retrouver mon amie Florence Thinard que j’ai rencontrée précisément grâce à la parution simultanée de nos romans – Zéro le monde et Un boulot d’enfer – chez ce même éditeur. Et il se trouve que Florence Thinard, dont je vous ai déjà parlé dans ces pages, vient de se voir décerner le Prix TerrEthique des lycéens pour son ouvrage : Une seule terre pour nourrir les hommes. Ce prix avait été attribué à Erik Orsenna en 2010. Je le dis sans flagornerie, avec une sincérité d’airain, c’est une des meilleures nouvelles de ce début d’année. Quand on connait Florence et ses engagements, la qualité de son travail et la sérénité dont elle fait preuve devant les honneurs, on se dit que les lycéens de ce prix savent lire et on les en remercie. Et là, j’enlève immédiatement mes mains de la farine pour applaudir à tout rompre.

Car oui, j’étais en train de préparer une tarte pour fêter ça. Une magnifique tarte aux cerises dont la recette – confiée à mes soins – est ultra confidentielle. Un secret d’état, je vous dis. Mais comme vous êtes fidèles et méritants, je vous la livre ici sans crainte des représailles. Voyez jusqu’où va mon dévouement.

Tarte à la cerise à la mode de ma mémé

Une bonne tarte, c’est d’abord un bon blé. Pour celle-ci, vous le choisirez enrobé de fongicide avant semis et ayant reçu entre 2 et 6 traitements de pesticides. On y ajoutera de l’engrais pour le faire grossir et des hormones pour lui raccourcir les tiges. A l’hectare, comptez aussi 240 kgs d’azote, 100 kg de phosphore et le même poids en potassium. Que voulez-vous, il faut ce qu’il faut ! Après récolte, vous n’oublierez pas le tétrachlorure de carbone et le bisulfide de carbone en fumigation, puis pour laver tout ça, vous me ferez le plaisr de l’arroser au chlopyriphosméthyl. On y est presque.

Il faut moudre, ça c’est simple. La farine ainsi obtenue ne serait rien sans le chlorure de nitrosyl, l’acide ascorbique, la farine de fève, le gluten et de l’amylase, soyez un peu lucides. Pour la poudre levante, on choisira de préférence l’indispensable silicate de potassium et un beurre ou une huile, c’est selon, mais toujours traité contre le rancissement avec un antioxydant comme l’hydroxytoluène de butyl. N’oubliez pas la lécithine, sans émulsifiant, tout ceci ne tiendrait pas la route. Essayez de suivre un peu, bon sang !

Pour la crème en fond de tarte, armez-vous de courage ! Je vous trouve un peu faignasses sur les bords. Œufs, lait et huile. C’est pas compliqué, non ? Oui, mais attention, pas n’importe lesquels. La poule a vocation de vivre dans une cage où son cul sera fermement soutenu pour en récolter tous les fruits. Pour la forcer un peu – la belle est prude – on la nourrira abondamment de granulés composés exclusivement – j’y tiens, c’est important – d’antioxydants (E300 à E311), d’arômes, d’alginate de calcium, d’acide formique, de lignosulfate et d’un colorant, le capsanthéine. Ne me demandez pas pourquoi, la poule a peut-être l’œil quand on se fout de son bec, allez savoir. Ah, et une louche d’appétant, le glutamate de sodium, sinon elle ne finit pas sa mangeoire. La poule est bornée parfois. Pour la calmer, quelques doses d’antibiotiques et d’anticoccidiens. Ce serait mieux encore si vous pouviez peindre les œufs avec un agent de surface comme l’acide cholique et retirer le sucre des blancs avec une enzyme. Attention au diabète, on n’est jamais trop prudents !

Pour le lait – Comment ça c’est un peu long ? Non, mais vous voulez une bonne tarte ou pas ? – ne lésinez pas et choisissez impérativement le BON lait de nos enfants. La vache doit absolument être protégée au flavophospholipol (F712) ou au pire, avec du monensin-sodium (F714), des antibiotiques qui ont fait leur preuve. Ne pas oublier les anti-oxydants – il faut tout vous dire, Nom de Dieu – les émulsifiants, les conservateurs, les composés azotés chimiques, les agents liants, les colorants et enfin les appétants. A l’instar de la poule, la vache est difficile à satisfaire.

Pour l’huile – pas trop quand même, songez au cholestérol – elle sera extraite à l’acétone, raffinée à l’acide sulfurique, lavée à chaud, neutralisée à la lessive de soude – dans les cas d’agressivité seulement – décolorée au bioxyde de chlore ou au bichromate de potassium, désodorisé à 160° avec de chlorure de zinc – l’huile sent, c’est son calvaire – et recolorée à la curcumine. Et on stabilise le tout à l’acide alginique. Eh ben voilà, quand vous voulez !

Enfin, les cerises – ça tombe bien, c’est la pleine saison. 10 à 40 traitements au pesticide sur l’arbre feront l’affaire. Cueillez, décolorez à l’anhydride sulfureux et recolorez de façon uniforme à l’acide carminique. Oui, sinon, elles sont pâlottes et après cuisson elles ne ressemblent plus à rien. Vous ne voudriez pas servir une tarte qui ne soit pas appétissante tout de même ! On plonge dans une saumure au sulfate d’amonium et on les conserve dans le sorbate de potassium (E202). Enduisez d’un sucre de betterave obtenu par défécation à la chaux et à l’anhydride sulfureux – ne me demandez pas qui défèque, je ne suis pas une spécialiste – décoloré au sulfoxylate de sodium, raffiné au norite et à l’alcool isopropylique. N’en abusez pas non plus, l’alcool est mauvais pour la santé, bande de soiffards. Comme les cerises sont d’aussi mauvaise constitution que la poule et la vache, elles ont perdu leur goût. Pensez à les aromatiser avec 17 ingrédients différents dont je vous épargne la liste complète – vous m’avez l’air un brin fatigués – aussi subtils que le géraniol, l’essence artificielle de cannelle et de lie de vin. Hou là là, j’ai failli oublier, il faut aussi les azurer au bleu anthraquinonique. S’il suffisait de cueillir les cerises pour les consommer, ça se saurait.

Vous reprendrez bien une petite part devant le très joli film ci-dessous. Trois minutes pour voyager et admirer le monde comme il est beau. Vous l’avez bien mérité et c’est le temps qu’il vous faudra pour tout bâfrer. Eh oui, c’est toujours plus long à préparer qu’à manger, heureusement que d’autres cuisinent pour nous. N’oubliez pas les remerciements ou sinon je vous colle une tarte aux pommes.

 

 

« Notre poison quotidien » un film de Marie-Monique ROBIN sera diffusé le 15 mars sur ARTE, à 20 heures 40

31 Responses to Tu veux une tarte ?
  1. Moi qui attendait votre recette de quiche aux lardons… 😉 (Et sinon votre mémé elle laissait aussi les noyaux de cerises dans ses tartes ?)

    • @ Emelka : Pour la quiche aux lardons, il va falloir élever un cochon. Et le saigner ! Vous avez déjà entendu le cri du cochon qu’on égorge ? C’est un truc épouvantable… Bien sûr qu’elle laissait les noyaux. Elle prétendait que ça donnait du goût.
      Rien du tout ! Elle avait la flemme de dénoyauter, ma mémé.

  2. Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres! (Je reviens du Monop avec des tas de choses colorées en barquettes!)

    Oui, il fallait voir ce documentaire sur France 2 Je crois? Cela dit, élever un cochon ou deux, en ne le nourrissant que de « bonnes choses », j’ai connu ça, je ne connais plus grand monde qui s’y mettrait!

    C’est un blog culture ici? 😉

    • @ Depluloin : Je ne veux même pas savoir ce que vous vous mettez dans le cornet, pauvre malheureux !
      Et oui, c’est un blog culture depuis qu’un certain critique littéraire de ma connaissance… bon bref, un homme qui doit manger n’importe quoi. Alors Culture, c’est tout ce qui me restait sans avoir à changer trop de liens. (Je ne peux pas élever un cochon, le nourrir tous les jours et après le tuer. Genre « Tiens, j’ai passé Gaspard au hachoir, on va se taper des rillettes et du saucisson).

  3. Je vois que nous avons les mêmes lectures et révoltes, Frédérique…

  4. Ouaaaaah, on a tous vu le même reportage, et on est tous terrifiés par nos assiettes depuis (même avant d’ailleurs), c’t’affreux.
    Et après, faut s’arrêter de fumer et faire du sport, qu’ils disent ? Ben tiens !
    Heureuse de te relire, Fredaime ! :0)

    • @ Sophie : Arrêter de fumer ?! Ah bon ! T’es sûre de ton info… non parce que tu sais, il y a aussi l’intox… faut se méfier. (T’avais arrêté de me lire ? Et pourquoi ça, fieffée gourgandine 🙂 )

  5. Je trouve que s’intéresser aux conditions d’élevage des bestioles et aux nombreuses problématiques qui lui sont liées, et au comment les personnes et les acteurs collectifs agissent et réagissent à ce qui leur est « proposé » de bouffer, est un peu plus intéressant que de savoir si j’ai personnellement assisté à l’égorgement d’un cochon, mais bon… Directement, je ne crois pas, seulement quelques rares souvenirs de cris de cochons élevés en porcherie.
    Pour la quiche aux lardons, je ne mange pas de viande, à quelques très très rares exceptions près, mais pas tout à fait parce que j’aurais la flemme.
    Cela étant dit, merci pour la référence de l’ouvrage de F. Thinard

  6. Le gluten, le blé en contient naturellement. Sinon pour la farine, je t’apporterai de la farine bio de type 65, ou de la 80 Touzelle, comme ça tu pourras faire du pain avec dans la foulée.
    Quant au cholestérol, une bonne cure de vinaigre de cidre et on n’en parle plus 🙂

  7. Et avec tout ça, les gens vivent plus longtemps qu’avant, ils sont en meilleure santé et ils n’ont pas des dents pourries plein la bouche… Y a 50 ans, la moyenne d’âge tournait autour de 62-65 ans… on a pris 10 ans de plus. Et dans les années 1930, c’était 55 ans… Et puis, aujourd’hui, les cadavres gardent la forme plus longtemps grâce aux conservateurs qu’on met dans la bouffe ! FM, vous ne voyez que les inconvénients, pas les avantages. 🙂

    • @ Monch : Je bois mon litron de formol tous les soirs, qu’est-ce que vous croyez ? Avec la longévité on a aussi le cancer sous toutes ses formes, les maladies dégénératives, les asthmes, les maladies de peau… Moi je m’en fous du bon vieux temps, Monch, vous l’aurez compris. Royalement, car je n’y crois pas. On y mangeait mal et jamais à sa faim. Par contre, aujourd’hui, on nous prend pour des quiches et le roi pognon nous empoisonne. Alors le bon vieux temps reste où il est, au chaud avec la nostalgie, le patriarcat, les avortement illicites et le droit de cuissage. Moi je vous parle d’ici et de maintenant. Parce qu’il y en a marre !

  8. Finalement… finalement… la prochaine fois que je descends on n’ira pas au marché à Lavaur… mais au McDo… OK ? Gnark gnark……

    • @ Mc Gibi : Ici, nous n’avons pas de Mac Do. Il faut pousser jusqu’à la ville. Mais c’est pas grave, je t’achèterai du big mac à base de fiente de poule surgelée pendant que nous mangerons ce que j’aurai préparé, c’est tout (poupoupidou).

  9. Je crois que je n’avais pas très envie de participer à cette forme d’humour, simplement

    • @ Parfois Emelka, je ne vous comprends pas. Si vous souhaitez débattre, nous pouvons essayer, mais en quoi cela fera-t-il évoluer la situation de devenir désobligeante sans raison. Je n’ai pas cherché à vous être désagréable, que je sache.

  10. Vos propos sont à nuancer fortement Monch’, je le crains. Vous parlez pour une génération qui a bouffé sans « trop » de saloperies. La suivante explose de cancers de plus en plus tôt, et je ne parle pas des cancers des enfants, de maladies neurodégénératives etc. ni des intolérances et des allergies, bien sûr. Je n’aborde pas bien sûr le problème de l’accès aux soins et de ce que ça engendre comme retour de maladies qu’on croyait aux oubliettes, je serais hors sujet. Mais le mieux vivre dont vous parlez est de moins en moins d’actualité, pour une tranche d’âge, et pour une catégorie de la population.
    Et n’oubliez pas qu’on n’est pas moins malades qu’avant, on est juste « mieux » (sic) soignés. Enfin, certains…

  11. Fredaime : j’étais moins sur le ouèbe, mille excuses, juste. j’vas tenter d’être plus souvent là, mais c’est pas commode en ce moment…
    (« Fieffée gourgandine » ? Mouhahahahahaha ! Elle me traite, dites-donc !) :0)))

  12. Bon, mesdames, j’ vois qu’y a coalition contre mes propos raisonnables. j’ vais donc abonder dans votre sens et hurler avec les louves. Putain d’époque où on nous prend pour des cons ! et des poubelles à produits chimiques !
    J’ai bon, là ? A part ça, on peut remarquer que les maladies sont bien aussi nombreuses qu’autrefois, sans doute, mais que je connais un certain gamin de 4 ans qu’est mort en 1963 d’une anémie qu’on soigne très bien maintenant. Vous m’ direz qu’il aurait peut-être chopé le cancer en 1997, par exemple, mais ça lui aurait fait 34 ans de rabiot tout de même s’il avait bénéficié de la technologie merdique et des connaissances détestables d’aujourd’hui.
    Sinon, bien sûr, y a des trucs qui vont pas du tout. Bien sûr. Je dis pas le contraire.

    • @ Monch : Il y a eu de notables progrès, il n’est pas question de le nier, mais il y a aussi de belles vacheries. Vous n’arrêtez pas d’évoquer les « autrefois » comme disent certains ancêtres ici, mais moi – je me répète – c’est de maintenant qu’il s’agit. Vous mélangez progrès et profit, cela s’appelle un amalgame. Certains dentistes vous en collent dans les dents 🙂

  13. Je n’ai pas supposé un instant que vous avez cherché à m’être désagréable, pas plus que je ne pense être désobligeante. Y aurait-il juste un moyen de vous contacter ailleurs que sur ce fil, dans la mesure où le sujet n’a pas grand’chose à voir avec le contenu de votre billet ?

  14. Chaque époque a ses aspects tordus, c’est tout c’ que j’ voulais dire. la mémoire et l’histoire apprennent cela. C’est pas en collant le nez sur le pare-brise qu’on voit mieux quand il pleut, c’est actionnant les essuie-glaces. 🙂

  15. Mouhahahaha ! J’adore ce genre de discussion.

  16. @FM. J’ parie que vous n’avez pas le permis de conduire, ou alors vous êtes une vraie brise-fer. 😀

    • @ Monch : Et comment pensez-vous que je sois arrivée jusqu’à Gaillac, un certain soir ? Par la téléportation ? (Je n’ai pas les moyens d’avoir un chauffeur, moi).

  17. Le droit de cuissage serait-il dévolu au bon vieux temps ? Quand on navigue sur ce blog, on s’effraie devant une forme de résistance masculine à l’évolution, pas féroce pourtant. La seule consolation vient de la réactivité épistolaire de ces femmes.
    http://viedemeuf.blogspot.com/


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