Lorsque je viens dans son village peuplé de loups sous le vent, j’arrive à pied, comme un vagabond perdu, pour qu’elle n’entende pas, que rien ne puisse l’alerter. Je dissimule ma présence et ma convoitise – relit-elle un poète défunt, sa nuque douce tendue sous la lampe ou est-elle près du granit de l’évier, à pétrir ce pain qui finira par rassir dans un torchon trop blanc ? Je la savoure sans la voir, les yeux scellés sur son éclat. J’attends, je résiste en effleurant les rondeurs de sa porte qui luit dans la flaque jaune du réverbère. Mon torse épouse le bois, oreille et joue collées, j’écoute, j’écoute. Toute sa tendresse est là, dans les bruits contenus, les gestes mesurés – cette petite solennité des jours pleins. Un rien à vif nous sépare encore. Je frappe – un seul coup – qu’elle entend.

Elle m’ouvre et sa figure pâle durcie par un chignon se fige avant d’être inondée par un sourire. Cette vague m’épuise et m’éparpille tandis que je délivre ses cheveux. À chaque absence, son odeur d’herbes humides m’éventre. Quand elle dit : « c’est toi, c’est toi », sa voix remue ma peau. Quand la pulpe de sa chair éclate et s’effondre, je ne sais plus pourquoi, je ne sais plus comment j’ai pu m’en éloigner.

Nous restons longtemps dans l’entrée, porte béante sur la gueule nocturne, nos corps soudés dans une étreinte rocheuse qui évince les soupirs. C’est elle qui nous délivre avec son rire de gorge parce que sa langue bute contre mes dents serrées.

Alors je m’écarte d’elle et j’arrache mes mains. Sa robe frissonne avant de s’assoupir sur les dalles rouges. La porte se ferme en hoquetant sur une phalène épouvantée qui toquait à la lampe. Mes doigts tracent le sillon qui partagera son corps de l’arête du nez aux ombres qui s’ouvrent sous son nombril. La fièvre qui m’emporte est faite de départs enragés par la soif du retour. Et dans l’amère salive de nos baisers, je regrette déjà la douleur ivre des retrouvailles, l’instant où son visage m’est apparu, le grain âpre de la porte sous mes paumes, la lueur d’huile au-dehors et les pas qui m’ont conduit jusque-là.

CP : Frédérique Martin

70 Responses to Chez eux (3)
  1. Les photos en tranches ont changé…

  2. Bien sûr que j’ai vu le changement! Je vais de nouveau visiter car il me semble avoir vu quelques imperfections!!!!(j’suis plus là)

    • @ Babeth : C’est encours de rénovation, il y a encore deux ou trois problèmes techniques encours de résolution.
      @ Vinosse : C’est tout à fait ça. J’ai mis une série de morts vivants et une autre de porcinets. Joli, non ?

  3. J’suis p’tête con, comme ça, mais j’y vois…

  4. Merdalore, arrêtez de me culpabiliser: c’est vous qui prenez tout d’travaire…

  5. Cest un nouveau jeu « à celui qui commence »?

  6. Rhô, j’ai de la gadoue dans les mirettes, mille excuses ! :0)))

  7. C’est vachement propre ici! Ça brille, c’est un plaisir! C’est nouveau? Qui est cette auteureu qui écrit si bien? C’est rare! Bravo!!

  8. Non, c’est très bien, ce nouvel habillage. Bien joué. :0)

  9. « à pétrir ce pain qui finira par rassir dans un torchon trop blanc ? » je crois que c’est ce que je préfère dans tout le texte. J’aime bien aussi cette porte allégorique, comme un corps qui peut promettre de s’ouvrir avant cette femme désirée.

    • @ ADS : Cette phrase, c’est pour moi toute une représentation de la solitude de cette femme, qui fait un pain qui ne sera pas mangé. C’est une vie propre, bien rangée, que rien ni personne ne dérange, dans laquelle cette femme finira par se dessécher elle aussi. (J’aime bien les portes et leur allégorie, je m’en aperçois en lisant ton commentaire).

  10. Frédérique, je n’oublie pas, merci.

  11. Bien… j’ai relu avec mes lunettes cette fois. Et j’ai toujours cette même impression : d’une vieillesse en entrée… Mais soit après tout… c’est si… (Je ne pense jamais comme un lecteur quand je lis, c’est em… je vois des images, un scénario… (Madame de Sandre m’a fait mieux comprendre l’allégorie. C’est quoi une allégorie? (Oh merk! Mamaaaaaaann!!! au secours!!!!)

  12. @ Sophie : C’est comme si c’était fait !

    Personne ne remarque rien ? Il ne vous semble pas qu’il y a un peu de changement, non ? (Pfut, c’est bien la peine de se donner du mal, ils ont tous la vue basse.)


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