Ils s’embrassent avec des bruits de succions qui troublent les autres voyageurs à proximité. Vautrés l’un sur l’autre, ils s’échangent des mots d’amour qui débordent comme le lait oublié sur le feu. Elle se colle à lui qui s’allonge pour mieux la recevoir. Ils se jurent des choses définitives – je voudrais être en toi, je ne veux pas te quitter, je me moque de ce que les autres pensent, il te reste du Toblerone ?

C’est l’heure de le quitter, elle le suit  lorsqu’il débarque son gros sac de soldat sur le quai. Oh non, oh non pleure-telle, en restant sur le marche-pied. Il lui dévore la bouche, entravant le trafic des bagages dans le couloir, sous le regard écarquillé d’une fillette qui en délaisse son dessin animé. Puis le chef de gare, un amputé du cœur, siffle pour prévenir du départ. Elle s’arrache des bras du jeune homme en pleurant, il crie « Je t’aime » comme s’il réclamait du secours. Elle lui jette des baisers en vrac, tandis que la porte se referme.

Pour les narguer, le train reste immobile. Toutes ces secondes perdues, durant lesquelles ils auraient pu se refiler un candida albicans ou une mononucléose ! Quel gâchis, quelle honte ! Le train s’ébranle, le train s’éloigne. Vite, elle l’appelle sur son portable et ils poursuivent leur conversation, la distribution de fluides corporels en moins.

Par empathie, il se met à pleuvoir. Peut-être en prévision de ce jour où elle lui jettera autre chose que ses baisers à la figure, où il lui criera des mots plein de haine avec autant de conviction qu’il lui adresse aujourd’hui ses déclarations d’amour. Oui sans doute pleut-il sur les amours qui s’étiolent, sur le flamboiement trop bref des passions, sur ce qu’il advient de cette furieuse attirance passé le temps légal de la fusion. La pluie prend encore de la vigueur à l’évocation de sa future bedaine à lui et de ses cuisses à elle qui vont doubler de volume. Mais les drames étant plus tenaces que le ciel, les gouttes finissent pas s’estomper, tandis que les amoureux de banquette ferroviaire poursuivent leur implacable trajectoire.

Au bar, en cuir et lunettes de soleil, le tueur des TGV cultive son apparence en singeant Charles Bronson dans Le justicier de New York. Il glisse ses mains dans les poches arrière de son pantalon, épaules rejetées, dos cambré, la botte calée contre la barre d’appui. Il fixe deux voyageuses qui attendent leur tour. Ni l’une, ni l’autre n’acceptent de croiser son regard. Pas facile d’être viril de nos jours, on est privé de femmes en détresse et de saloon pour s’embrouiller. Le barman lui-même manque de conviction et de tord boyaux. L’aspirant tueur mâchouille un cure dent imaginaire avant de se résoudre à réclamer de la confiture de fraises, avec la voix sinistre d’un Jesse James sur le point de se pendre.

…/…

Cavres

 

10 Responses to Interlude
  1. La prochaine fois que je prends le train, je ne le rendrai pas avant d’avoir repéré le « tueur des TGV »!

  2. Non mais ça va pas mâme Martin! Je prend le train tous les deux jours en ce moment, tu veux me filer la trouille ou quoi? Quant à tes amoureux, tu n’es pas gentille de leur prévoir d’emblée une telle déconfiture. Raaah! ces romancières 🙂

  3. Mais où est la suite? Que va-t-il advenir des tourtereaux?!!!

  4. Rah….. dire que je fus celui-ci, gonflé de baisers lippeux, fanfaron, égrillard, dragueur de tgv, mais c’est fini, je te le jure maîtresse FM !

  5. Je reste sans voie (de chemin de fer). Toute façon, j’aime pas le train, je prends pas le train et vous me donnez raison, Frédérique !


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