La salle résonnait du brouhaha de la foule débarquée de Tunis, impatiente d’en finir avec les formalités pour rejoindre Toulouse. Une hôtesse à la silhouette flatteuse proposa aux voyageurs de s’avancer. Fred endossa son sac à dos rouge et  prit place dans la file d’attente, bientôt rejoint par un impeccable costume cravate italien dont les chaussures pointues luisaient à chaque pas. La mallette dans une main, le portable dans l’autre, il observait par moment son reflet dans la vitre. Après s’être croisés, leurs regards s’évitèrent. La fatigue de l’attente et du vol commençait à user bien des nerfs. Les gens piétinaient sur place dans une furieuse odeur de sueur et de parfums enlacés. Fred reposa son sac sur le sol, il avait appris la patience. Derrière lui, l’homme appelait :

–  » Bonjour ma chérie. Je voulais juste t’envoyer un petit coucou de France et te dire que tu me manques déjà. Je n’ai pas cessé de penser à toi durant tout le trajet… Oui, moi aussi… Rien d’extraordinaire, tu sais. Je vais me reposer un peu et travailler beaucoup. J’espère rentrer mardi, si toutes les réunions sont bouclées. Et toi ?… »

Fred imagina qu’il appelait quelqu’un, lui aussi. Une femme qui l’attendrait quelque part, qui se réjouirait de son retour, que ses départs chagrineraient. Elle aurait une voix douce et familière, elle sentirait bon, elle cuisinerait pour lui, elle serait toujours belle. Il pourrait peut-être lui ramener des dattes, des cigarettes ou un flacon de parfum.

–  » Je vais te laisser ma chérie, ça va bientôt être mon tour. Tu ne m’oublieras pas durant ces quelques jours, c’est promis ? Tu seras sage, j’espère… Non, moi non plus. Je t’embrasse. Plein. Oui. Bien sûr que je t’aime. Bye, ma chérie, bye. »

Fred ne voulait pas écouter, mais il n’arrivait pas à détacher son attention de l’homme derrière lui. Il se représentait une femme brune et délicate, avec des gestes lents, un sourire énigmatique et des yeux tendres. Il pensa aux trente mètres carrés poussiéreux qui l’attendaient, à la plante aux feuilles sèches qui agonisait dans son pot, à l’odeur de vieille pisse dans le  frigo et à ce qu’il s’était promis de faire pour remédier à tout ça sans y parvenir.

–  » Bonjour ma chérie. Oui ça va. Mon avion vient juste d’arriver. Je suis content de rentrer, tu sais. Quinze jours sans toi, c’était long… Moi aussi tu m’as manqué. Comment vont les enfants ? Oh je serai bientôt là, une heure tout au plus… Du pain ? D’accord… Moi aussi je t’embrasse. A tout de suite. Bye, ma chérie, bye. »

Fred regarda le bout usé de ses chaussures de sport. Une boule dure lui serrait la gorge, il lui fallut deux ou trois déglutitions pour en venir à bout. Le sac pesait quand il le reprit à bout de bras. Fred resta immobile, incapable de le remettre sur son dos. Il voyait des lettres vertes, parfois rouges, passer en boucle sous ses yeux. Il imaginait la voix douce et familière les répéter. Elle disait : Dégage. Et c’était signé : Chérie.

 

Pour Denis Sigur, qui était venu vasecommuniquer
 ici en mars dernier et qui est parti maintenant. Ailleurs.

 

29 Responses to Chez eux (6)
  1. Au premier « bonjour ma chérie » j’ai senti… Mais j’ai vécu l’histoire par un autre bord; il y a 10 ans, lors d’un salon nautique, une certaine G. s’approche de moi et me dit qu’elle connait mon père, que je venais juste de naître quand elle le fréquentait… Quelques mois après, lors d’un autre salon elle me « confie » le cadeau qu’il lui avait fait : un briquet argent Dupont avec son G. gravé. Je n’en veux pas, mais elle insiste lourdement disant que « c’est bien fini ». Je l’ai balancé en rentrant contre un rail d’autoroute. Il se trouve que ma mère a un Dupont en or avec son E. gravé depuis que j’ai un an, elle vient de me le confier religieusement il y a 2 mois. Il y a un mois, j’ai appris la mort inopinée de G.
    Je pense souvent à « l’achat » des deux briquets, les sourires entendus entre la (jolie) vendeuse et le « client » (mon père).

    • @ Kouki : Peut-être ne les a-t-il pas acheté en même temps, ni au même endroit. Mais cela ne change rien, n’est-ce pas ? Merci Kouki, je ne sais quoi dire d’autre.

  2. C’est un intéressant sujet que Gérard Donovan traite dans son magnifique recueil de nouvelles « Pays de Cocagne » qui vient de sortir. Il le traite du point de vue de la femme légitime après le décès du bigame.

    • @ Gibi for two : C’est intéressant de noter que les lecteurs pour l’instant sont aveuglés par le costume cravate et qu’ils ne voient pas Fred qui est pourtant au centre du texte. Ce Donovan est un plagiaire, je vais prendre un avocat ou le provoquer en duel. Plus sérieusement, ce n’est pas tant le bigame qui m’interessse, c’est celui qui est le témoin involontaire de cette double vie. Mais comme dans leur « vie », il y en a un qui prend toute la place et l’autre qui est effacé.

  3. Merci pour cette dédicace à Denis. On peut lui rendre hommage en le lisant ici : http://denis.sigur.over-blog.com

    et relire ses nouvelles…

    • @ Joel H : Denis et moi avions eu un échange soutenu l’année dernière, concernant son état de santé. C’était il y a un an, presque jour pour jour, que nous avons eu ce vase communiquant. Je suis tout à fait peinée qu’il ait perdu ce combat. A relire son « Petit traité de savoir vivre à l’usage de ceux qui vont mourir ».

  4. Merci Joël pour le lien vers le blog de Denis, que j’avais rencontré deux ou trois fois, en particulier au Salon de Pamiers, et à qui je dis adieu avec beaucoup de tristesse.

    Il était l’auteur de belles nouvelles, à relire, oui, et je le découvre en en cherchant le lien, si on veut, à écouter.

  5. Rhâ, faut se méfier des costumes italiens et des chaussures trop bien cirées. Mais faut surtout se méfier des mecs trop « onctueux », comme celui-ci, que tu décris très bien.
    Vive Fred(aime).

    • @ Sophie : Se méfier de la crème et du sucre en général, ça cache bien l’amertume. (Si j’ouvre un fan club, tu seras la chef – Mais gaffe, Babeth convoite aussi le poste, faudra négocier une garde alternée).

  6. patrick verroust 15 mars 2011 at 18:44 Répondre

    Un téléphone portable crée une saynète à quatre personnages. Le costume cravate, le pachyderme imbu et suant de contentement, étale l’intimité de son narcissisme satisfait . Le jeune voyageur qui galère sans attache entend malgré lui les mensonges du bigame, Il connait le poids des misères affectives, de la solitude subie, de la mécanique destructrice qui s’enclenche. Il n’y a rien de commun entre les deux hommes. La fatuité de l’un écrase la tristesse de l’autre.Il n’y a pas de morale à çà sauf à se dire que la puissance financière de l’un lui permet de se goinfrer alors que l’autre est contraint de se priver. La liberté, putain, couche dans des draps de soie, parfois.
    Au début des téléphones portables, dans le TGV Paris Grenoble, un notable paradait le portable à l’oreille exhibant ses nombreuses et importantes conversations d’homme indispensable. Peu avant l’arrivée en gare un passager fait un malaise cardiaque, les autres passagers lui demandent d’alerter le SAMU. L’homme refuse avec obstination jusqu’à ce qu’il soit découvert que son appareil était un faux….

    • @ Patrick : Pachyderme puant? Non, je ne le vois pas comme ça. Il est plutôt élégant, il fait attention à lui, lacinquantaine fringuante. Pas beau, mais assez d’allure tout de même.
      J’ai écrit une nouvelle intitulée « Le numéro quevous avez demandé » dans l’Echarde du silence, où une femme se dispute dans un train avec sa meilleure amie. La rupture est si violente que tous les passagers prennent lajeune femme en pitié et la console. Au moment du départ, elle décide de sortir du train et oublie son téléphone portable derrière elle. Pas besoin de vous écrire la suite.

  7. patrick verroust 15 mars 2011 at 20:47 Répondre

    Dans mon idée « pachyderme puant » ne décrit pas un état physique mais un comportement celui de ces gens qui, dans un lieu public, l’accapare prennent une place indue, se font remarquer de mille et une façon, parfois en tout inconscience. Votre bonhomme , je l’imagine , portant beau avec ostentation, indiscret, impudique, un prédateur sans vergogne un peu pitoyable. Le portrait en creux du jeune homme est bien croqué, l’évolution de son état d’esprit signifiée par la soudaine lourdeur du sac est traduite avec efficacité.Il n’y a pas d’amour dans cette histoire , simplement deux regards qui se croisent et s’évitent. Le premier s’aime, marivaude autour de son nombril, le second se dessèche sur pied. Pour des raisons différentes aucun des deux ne peut aimer parce qu’incapable d’un regard aimant , abstrait de leurs conditions.

  8. Ah ben, l’ambiance de l’aéroport est bien rendue… mélange d’agitation et de patience… j’aime bien cette ambiance.
    Dites donc, c’est du vécu tout ça ? (j’aime bien poser des questions intéressantes) 🙂

  9. Toujours étrange l’impudeur des autres. Que ne restent-ils muets.

    • @ Zoé : Nous n’avons pas tous la même conception de la pudeur ou de l’impudeur. Le téléphone portable donne l’impression que l’on est dans son monde et fait oublier l’extérieur. Et puis, il y a celui qui écoute…

  10. patrick verroust 17 mars 2011 at 15:53 Répondre

    Frédérique:

    Le téléphone portable souligne l’indifférence aux autres. Il est banal de se retrouver en situation d’auditeur forcé.

  11. Ici, celui qui écoute est, avant tout, celui qui entend malgré lui. La démarcation entre le domaine privé et l’espace publique devient de plus en plus floue. La moindre des convivialités est donc de participer à un dialogue qui se déroule près de vous, avec vous. Il est très amusant de s’immiscer dans ces conversations indiscrètes. C’est un droit qu’il ne faut pas se refuser. Et quand certains traitent leurs affaires au téléphone, assis près de vous dans le train, n’hésitez pas à donner des conseils ou bien demandez leur de la mettre en veilleuse. Est-ce que vous entrez sans frapper dans leur bureau,vous ? Puisque il n’y a plus de limites, les bornes peuvent être franchies,non ?….

    • @ Joel :Voilà une proposition qui m’enchante et ouvre des perspectives littéraires. Dans les faits, il faut avoir assez d’aplomb et de toupet pour le faire. Ce que je voulais dire, c’est que la frontière entre « voyeurisme » (ecouteurisme ?) et impudeur ou nuisance est parfois trés floue. Le bon vieux savoir-vivre devrait être la base, et fort heureusement, elle l’est encore dans bien des cas.

  12. patrick verroust 18 mars 2011 at 13:51 Répondre

    Frederique et Joël:

    J’ai un don pour créer des situations improvisées et les théâtraliser, instantanément. Je fais ces impromptus avec une éthique très stricte qui veut qu’il n’y ait pas de victimes mais, au contraire, que s’installe un instant de complicité et de rire. Dans ce cadre, il m’est arrivé de m’immiscer dans « des conversations indiscrètes ». Des situations vaudevillesques peuvent se créer. J’ai vécu la mésaventure du jeune homme. J’étais dans un bureau, je devais aller diner avec mon interlocuteur et son épouse. Ce dernier reçoit un appel, manifestement, intime. Je pensais qu’il venait d’elle. J’étais forcé d’entendre mais je n’écoutais pas. Il y eut la chute, les adieux qui signifiait que ce n’était pas cette femme là que nous allions retrouver. Il y eut, surtout la gène de mon vis à vis qui s’est rendu compte qu’il s’était trahi et n’a pas su le camoufler. Cette gène était plus « parlante » que les propos. La façon dont nous enfouîmes ce secret fut cocasse par les non dits et la collusion objective qui s’instaura.

  13. Vaut mieux rien savoir pas du côté caché et voilà que le portable dévoile deux côtés cachés, gentils mais menteurs et réciproquement !
    Quand je pense qu’à un moment le narrateur aurait voulu échanger ses vieilles chaussures sport contre des chaussures pointues … l’apparence et l’apparat ne sont pas des critères d’honnêteté !
    Les lieux publics, c’est bien s’il n’y avait ces innombrables monologues entrecoupés d’innombrables silences, la pollution par le bruit qui déshabille !

  14. Ce soir dans le tgv, j’ai tout appris des 5 jours à venir de mon voisin (au bar). Il sera demain à Annecy, travaillera dimanche et lundi car il a été en déplacement toute cette semaine le pauvre chou, partira à Menton (le salaud !) mardi pour 2 jours et Saint Raph….. car il ne dit pas Saint-Raphaël mais Saint-Raph….. c’est plus bath comme chantait Boris. Son opération « écoutez comme je suis un superman » est donc réussie. Il ronchonnait évidemment à chaque fois que ça coupait.

  15. Au salon du livre, j’ai acheté le n°26 de la revue « Rue Saint Ambroise » dans lequel est publié un texte de Denis Sigur, La file d’attente. Une belle nouvelle.

  16. J’aime bien tout le premier paragraphe de l’incipit. Ca me fait mal aux dents de le dire mais Monch’ a raison, l’ambiance de l’aéroport est bien rendue.

  17. Ben évidemment, c’te bonne blague !


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