Elle pèle le velours vert du fauteuil avec son ongle. Autour d’elle, ils s’activent en riant, sortent le gâteau de son carton pâtissier, disposent des assiettes, des verres et des couverts qui cliquètent de rage, tirent les rideaux pour neutraliser la lumière blanche qui raye l’espace jusqu’à l’écran. Elle somnolait quand ils sont entrés dans sa chambre. Et – bon anniversaire, mamie, bon anniversaire, maman.

Ils s’installent un peu partout, sur le lit et les chaises, par terre, sur l’accoudoir de son fauteuil. Silence. Le film débute sur une musique qu’elle ne connaît pas – ou qu’elle a oubliée, va savoir – et tout suite, un portrait d’elle en pied devant son ancienne maison. Elle sursaute et recule au fond du siège. Mon Dieu que je suis laide ! pense-telle. Rencontrer son propre visage est une expérience éprouvante quand on n’y est pas préparée. Toujours plus moche que ce qu’on craignait. Elle ne trouve pas assez de bonté en elle pour mettre un terme à son dégoût. Et – regarde mamie, comme tu es belle ! Ah ça.

Une longue table tremblée, les reliefs d’un repas de fête, les mêmes rires qu’aujourd’hui, tout ce cérémonial perpétré durant des années, qu’on lui amène sur un plateau pour égayer sa nouvelle retraite. Il y a des visages perdus depuis longtemps. Les gens parlent en même temps, dans le film et dans la chambre. On s’exclame, on s’extasie, on émet des bruits de gorge, on lui serre la main ou l’épaule. Et – t’as vu maman, là… c’est papa.

Elle est nichée, austère en bout de table, le visage fermé. Qui pourrait deviner ce qui la fige de cette manière ? Devant qui aurait-elle pu égrener son épouvante – comment rire quand tant d’autres pleurent, comment se repaître quand d’autres s’affament, comment boire devant toutes ces lèvres asséchées ? Il faut se tenir droite pour supporter le poids des morts et des vivants. Raidir son cou pour affronter la faute qui la corsète. Ecarquiller les yeux sous la douleur qui perce. Tu ne devrais pas te plaindre, toi tu manges à ta faim, il y a plus malheureux. Ah ça. Et – Le baiser, le baiser, le baiser !

Il s’approche sans qu’elle le voit, l’enlace à deux bras, et dans le même élan, la soulève avec la chaise sur laquelle elle est assise et l’embrasse à bouche que veux-tu sous les applaudissements. Ça s’éternise dans les coups de sifflet, les encouragements et le tintement d’un manche de couteau sur un verre. Quand il la repose, elle reste interdite. Alors il se penche vers son oreille, met sa main devant sa bouche pour lui murmurer quelques mots. Un lent et somptueux sourire dévaste son visage, étoile ses prunelles brillantes. Depuis le fauteuil vert, elle observe sa jeunesse. Oui, elle est peut-être laide, elle est peut-être vieille, mais la contagion, mais la fièvre, ça mérite bien un sourire, non ? Et – tu es heureuse, maman ? Qu’est ce qu’il te raconte, papy ? Elle secoue la tête et se dit : Tais-toi, mets tes doigts sur ta bouche, savoure ce frisson.

 

Crédit Photo : Frédérique Martin

29 Responses to Ah ça.
  1. Bon, ben, c’est pas vraiment amusant au bout du compte de vieillir… Si ? Tout de même ?
    A part ça, j’aime pas « rires gras »… c’est un cliché à mon avis. 🙂

  2. patrick verroust 25 mars 2011 at 15:50 Répondre

    Frédérique, vous nous faites faire un voyage lucide derrière les décors des apparences, des convenances, du convenu. Cet anniversaire vécu par l’impétrante comme une agression nous met à sa place, nous fait toucher du doigt l’indécence, l’obscénité d’être « jeune et en bonne santé » face à la morne vieillesse, à l’impotence. Tous ces rituels d’affection et de compassion ne pèsent pas lourd face à la vie qui s’étiole, s’arrête, à la solitude qui s’installe, au monde qui rétrécit au fur et à mesure de l’immobilisation contrainte mais surtout au fur et à mesure des décès des témoins, des compagnons de vie, proches ou lointains. Les dires qui trouvent plus malheureux qu’elle, sont les pires. De vraies flèches empoisonnées, Ils culpabilisent sans consoler., philosophie de catéchisme. Qu’est ce qu’on y peut ?
    La seule chose de vraie est ce qui vit,encore, qui se cache dans les mots secrets du papy ,souvenirs intimes ou réalité présente. Soudain surgit une autre vérité, la vieillesse est imposée par le regard des autres, par les interdits qui s’accumulent, par la négation des véritables envies qui ne sont pas forcément vénérables. Elles peuvent être dérangeantes, moralement ou matériellement, elles sont le droit d’être, la liberté niée du vieillard qui n’a que faire des projections égotistes . La tribu rassemblée ne la voit pas elle mais ils se voient eux, profitant d’elle, des moments passés et de l’occasion de se retrouver avant d’aller,chacun, vivre sa vie ailleurs. Elle,elle n’a plus d’ailleurs. Le papy, le sourire, le silence , laisse à entendre qu’il existe des moments de poésie mémoriels ou vécus, des complicités pour éclairer la vie. Aimer est affaire d’écoute, le passé est passé le présent n’est vivable que par le contenu que peut y mettre celui qui le vit .Les simulacres, les salamalecs cachent les vrais devoirs envers les personnes dépendantes avec en premier lieu le respect d’une sorte de cruauté quand toutes les illusions ont disparues et qu’il ne reste plus que l’être multiple, féroce,méchant, avec ses vérités crues inattendues, haines et amours mêlés, face à l’impossible retour en arrière et au vide absolu qui avance inexorable.

    • @ Patrick Verroust : Au départ le malentendu entre le plaisir que l’entourage veut offrir et la manière dont la fête est perçue. Beaucoup de tendresse des uns pour les autres, d’inquiétude affectueuse pour cette femme qui aura vécue enfermée sur elle-même une grande partie de sa vie. Et au bout du compte, la grâce d’un sourire, le cadeau qui atteint son but. Chacun dans ses pudeurs et ses empêtrements, mais ils sont bien là – elle comprise – pour vivre ce moment.

  3. je garderai la jeunesse poigna(rdan)te et comment tu la décrit. Fort. Très.

  4. tu la décris, oups !

  5. Dur, dur de vieillir. M’enfin le Papy il est encore costaud et faire cela, naître « un lent et somptueux sourire (qui) dévaste son visage, étoile ses prunelles brillantes », c’est drôlement beau et touchant. Tu es très forte pour capter ces émotions

  6. Très étrange, car hier soir, je discutais avec une très épatante dame de 97 ans, au regard farceur et au sourire futé, lors d’un anniversaire… et je pensais à ce que tu décris si bien.

  7. Ah ça! Larme à l’oeil comme avec Les Vieux de Jacques Brel! Est-ce possible encore? L’amour c’est tout le temps, à chaque instant; c’est grâce à lui que je trouve la vie belle. Et je ne dois pas être la seule car ils sont légion ceux qui craignent de la perdre! Et vieillir sera la dernière escale avant l’arrivée au port où je pourrai …où je pourrai..?

  8. Pas dur de vieillir, il suffit de ne pas se regarder dans le miroir des autres, ni en arrière. Croyez-moi, je suis, de vous tous ici, la mère ou la grand -mère, et je sais de quoi je parle. La vieillesse ( allez, zou, en vrac : passé 60 ans et au-delà) est un etat de liberté, splendide si on a su se maintenir en forme au physique, et ailleurs.
    Ce qui nous tue à petit(s) feu(x), ce sont – et Frédérique l’a très bien compris et mis en mots – les souvenirs, durs, blessants. Surtout figés sur des photos ou sur un écran. Ceux-là portent nos rides.

    • @ Lise : Vousn’êtes pas la seule grand-mère à fréquenter les lieux, croyez-moi :0) Vieillir peut aussi être vécu comme vous le dites, en effet. Et c’est heureux.

  9. Tout mon avenir devant moi! (mdr! J’arrive plus à faire le triple axel!)

  10. Tiens, j’ai revu Une chatte sur un toit brûlant hier. Avec le fameux anniversaire…
    « Les gens parlent en même temps, dans le film et dans la chambre. » C’est l’une des phrases les plus signifiantes du texte, je trouve.

  11. Tu crois? Alors c’est le double! Tu sais, quand j’aime, je ne compte pas.

  12. Elle est en bout de table mais elle ne cède pas un millimètre !

  13. Elle a déjà et maintes fois cédé. Je pense qu’elle est allée au bout de ses démissions, non par faiblesse, mais par choix. Ce haut de la table, c’est aussi le bout de sa vie, le haut de son existence. Tout ce qu’il en reste. Enorme.

    • @ Lise : Ce qui me plait c’est que chacun y voit des interprétations différentes. C’est ce que j’aime dans la forme courte,comme la nouvelle, cette lattitude laissée au lecteur (ou à la lectrice).

  14. C’est vrai, le dialogue s’ouvre, à condition, comme ici, que les interlocuteurs/trices se sentent libres d’interpréter chacun à leur façon, à leur vision. Une fois le dialogue ouvert, on va loin. Mais il fallait aussi ce thème, la vieillesse et qu’il soit abordé en nuances, comme vous l’avez fait. Car il peut effrayer au point de faire taire.
    Le talent de l’auteur déclenche les réponses, la conversation. Parfois, on touche ainsi la vérité ( laquelle, laquelle ? ho ho ho )

    C’est chouette, un blog où l’on sent qu’on peut tout ( ou presque) dire… Merci.

  15. Très beau ce frisson… c’est moi qui l’avais du coup (je pense à ma mémé)


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