Créatures hypothétiques : Léopold Chauveau

Elle s’est avancée vers la table, le plateau en équilibre, à plat sur ses deux paumes. Le teint mat, un bandeau bleu clair comme on n’en voit plus depuis le milieu des années soixante, des boucles d’oreilles énormes hurlant au toc.  Bouche pincée, nez resserré, regard insipide : huit, dix ans les traits figés dans leur élan. Elle sortait avec son visage de vieille.

Elle a pris place sans un mot, elle n’a pas souri, ni même levé les yeux vers la femme qui était déjà là. Elle s’est assise à ses côtés, alors que la table était vaste et vide. La femme s’en est agacée parce qu’il y avait de la place ailleurs et qu’elle supportait mal la promiscuité. Elle hésitait encore – se lever, lui demander de partir – quand le reste de la famille a déboulé. Le père, la mère, deux garçons forts en gueule et en poids. Tous l’ont ignorée en s’installant en face d’elles. La femme n’osait plus lever la tête, se sentait incapable de manger cernée par la tribu.

Les parents parlaient aux garçons qui criaient leurs réponses en retour. La fillette restait silencieuse dans sa gravité de HLM, de parcs publics, de bacs à sable crottés et de platanes anémiques. Elle trempait des frites grasses dans une sauce au curry, happait de petites bouchées de son Mc chiken, s’essuyait après chaque déglutition avec la grâce fébrile d’une lady sur le déclin. Huit ans, dix au maximum. En cours d’évanouissement, prise d’assaut entre les Mcdos intensifs et les séries à répétitions, stratifiée par des bulletins sans issue et des conseils de lavandière.

La femme écoutait les conversations, sentait la chaleur du bras de l’enfant contre sa manche. Elle aurait voulu lui adresser un signe, mais à chaque fois qu’elle lui jetait un regard, son profil étroit, la ligne fine sous le duvet sombre ou peut-être son menton affligeant ou encore ses ongles pointus, tout la détournait d’elle. Les garçons bâfraient, glotte offerte. Elle se mit à transpirer, souffle court, poitrine oppressée. Elle but un peu d’eau pétillante froide. Bouche en cul de poule, la fillette entreprit d’aspirer son soda.

La femme arrangea les restes de son repas. Elle se leva avec calme, les mains agrippées au plateau. Avec un sourire avorté, elle demanda pardon à la fillette pour sortir de table. Elle leur souhaita à tous une bonne fin de repas. Personne ne la regarda et aucun d’entre eux ne lui répondit. En s’éloignant, elle entendit juste glousser la gamine.

Créatures hypothétiques - Léopold Chauveau

36 Responses to Dimanche midi
  1. J’ai lu ce texte en apnée.

    PS : Normalement, je suis le first des first.

  2. C’est curieux, il me semble confondre plusieurs (deux?) femmes et la fillette… (Mais bon, moi c’est Depluloin, j’ai pas inventé le… :))

  3. ça met mal à l’aise (c’est voulu sans doute) parce que le mépris qu’on s’empêche d’éprouver, la femme, elle, ne se gène pas pour l’exprimer

  4. Le portrait courant d’une famille courante malheureusement… 🙁
    Beau texte… j’aime beaucoup. Behavouriste en diable.

    Dites : « Tous l’ont ignorée en s’installant en face d’elles. », c’est qui « elles » ? Y a pas un « s » de trop ?

  5. Bien beau texte !

  6. La haine parle à la haine. Les rouleaux compresseurs familiaux sociaux sont en route. Ils avancent, inexorable. Le gloussement final de la fillette qui salue le départ de la femme signifie que leur communauté de destinée Le mépris de l’une envers l’autre n’y changera rien.
    Avoir la haine et la méchanceté pour tout héritage est un lourd bagage. Avoir un fast food pour tout horizon, n’est pas vraiment faste.
    Il y a des fleurs qui flétrissent avant leur éclosion.

  7. Bon… faut vraiment que j’arrête l’oxygène… un bon pot d’échappement viiite!!

  8. Je sais plus si je t’ai dit qu’il me plaisait ton texte. Je l’ai partagé sur FB avant-hier mais sans commenter je crois.

  9. Voilà. On doit se sentir comme ça, un peu oppressé, quand on dîne entre deux rangées d’aliens. Enfin… Pour peu qu’on ne soit pas leur dîner.
    :0D

  10. Je viens de voir « District 9 ». C’est pour ça. Mais tout va bien, je vais bien. Voui.

  11. Héhéhéhé.
    Bisous.
    Na.

  12. La campagne, c’est pas un truc ousqu’il y a plein de bestioles qui bzzz ou qui cr cr cr, des oiseaux qui cui cui et de L’HERBE VERTE ?

    Ah oué. Je l’savais, j’m’en doutais…

  13. C’est hyper violent, finalement, la campagne.
    T’es fortiche, donc.
    (Le pire, ce sont les hiboux qui houhou la nuit.)

  14. Quand on n’aime pas la promiscuité, tout individu qui entre dans son air de protection est déjà pénible. Alors toute une famille! Mais aussi, qu’allait-elle faire dans un macdo! Pfff.
    @Sofka, les bébêtes de la campagne, elles ne se contentent pas de faire du bruit, elles piquent et mordent, si tu viens emmène ton armure..

  15. Madame et les Groseilles, le Jour du Seigneur… ! Cène incongrue 🙂

  16. Michèle (Pambrun) 27 juillet 2011 at 16:57 Répondre

    Un très beau texte. Efficace.
    Je comprends que Plu confonde la fillette avec des femmes (connues de lui, mais aussi de chacun de nous). Et deux, c’est pas beaucoup 🙂
    Merci, Frédérique.

  17. Ah tout de même !!! Quelqu’un – et pas n’importe qui – me comprend!! Justice est faite!


[top]

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *