Résidence Diar Soukra - 2011 - CP Philippe Gleyzes

La Soukra est une ville de la banlieue de Tunis. Il s’y trouve une avenue que j’ai beaucoup fréquentée dernièrement, d’une longueur étourdissante : Khalid ibno walid. Située au cœur d’un quartier populaire, mélange détonnant de modernité et d’archaïsme, c’est une belle illustration de ce pays qui doit se construire tout en préservant ses spécificités.  Quand on prend un taxi, inutile de demander cette rue avec l’accent impayable du français en goguette, mieux vaut aller au cœur du problème et annoncer avec  fermeté : Diar Soukra.  Ce complexe immobilier, tout le monde le connait.

À Diar Soukra donc, on pratique ce sport national à haut risque : traverser la rue. Sillonnée de voitures, taxis, louages, charrettes, deux roues et objets non identifiés, la signalétique en est quasi absente. Le sens interdit est celui que le chauffeur averti prendra de préférence aux autres. Il enfouira au préalable toutes les ceintures de sécurité dans les limbes du code de la route, en évitant par ce geste de précaution, le regard soupçonneux de l’agent de police.  Quant aux ahuris qui chercheraient un passage piéton, ils en seront pour leurs frais. Si vous croyez qu’on fait la révolution pour traverser dans les clous !

On n'est pas des moutons !

 À Diar Soukra, pas de monument historique, de souk ou de bazar. Point de touriste, donc. Cela vous vaudra le respect de l’autochtone qui vous prend d’entrée de jeu pour un résident. Certes, certes, rancune le badaud qui en veut pour son argent, mais alors, on fait quoi ? On regarde, l’ami, on découvre, on flâne, on se dépayse. On se ba-la-de. Les échoppes s’empilent, on acquiert sans forcer des fruits et légumes, des épices, et quelques pièces de viandes bien fraîches, ainsi qu’en atteste la devanture des bouchers, devant laquelle, parfois, un mouton ou une vache encore sur pattes attend son heure.

Le Bouchier

À Diar Soukra, on trouve de tout, une « couturière moderne », des « furnitures de bureau », des  « matriaux de constructions », une « toleri et peinture » et même comme je le prouve ci-dessus, un « bouchier« .  On dépanne à toute heure, on auto-école, on dévoile le fond de la mer. Les filles se sourient entre elles, les gars se donnent du Salam à chaque coin de rue, les gamins jouent. On s’interpelle, on se klaxonne, on s’engueule, on se marre. C’est costaud et vivant. Les hommes boivent l’allongé durant des heures à la terrasse des cafés. Les femmes préfèrent se rendre au salon de thé, le Culcinella, où pour trois dinars, on dégustera une citronnade fraîche dans la fumée d’un narguilé.

En repartant on fera halte ici ou là, pour acheter des pâtisseries variées, du collier de mouton  et quelques kilos de harissa pour fouetter l’ordinaire. On se méfiera cependant de la méchouia qui desquame le palais du touriste sensible, mais peut servir à forcer la serrure quand on a perdu ses clefs. Enfin, on n’oubliera pas de surveiller le commerçant quand il prétend avoir la main lourde et le dinar ascensionnel.

Le fond de la mer n'est plus ce qu'il était

 Ensuite, on rentrera dans l’ombre du patio, sur le carrelage fraîchement lavé de la résidence, on saluera Amar le gardien, à qui on doit toujours quelque chose en plus du respect. La cour résonnera du cri des enfants et de leurs mères qui tentent en vain de les faire rentrer. Quelques maris les rejoindront, une baguette à la main. Le pain n’étant pas assez dur pour effrayer les petits joueurs de foot et les poupées des fillettes, c’est Amar qui fera régner l’ordre dès huit heures à grands coups de sifflets. On montera cuisiner un tajine, pendant qu’il mijotera longtemps, longtemps…, on se mettra au balcon pour regarder la vie juste en bas, au son d’un oud, d’un bendir et d’un mezoued. On dégustera du vin frais avec discrétion pour ne pas outrager les voisins. On se couchera à pas d’heure, on s’endormira d’un bloc. Et quand à quatre heures pile, faisant fi de la nuit, le muezzin appellera ses ouailles, on lui pardonnera de croire que parce qu’Allah est grand, il doit crier si fort.

Ah non, Samahani, j’oubliais. Vous préférez l’hôtel. Tant pis, Alikom salam quand même. Vous ne savez pas ce que vous perdez.

Après le couvre feu d'Amar - Diar Soukra 2011

35 Responses to Diar Soukra
  1. patrick verroust 13 juin 2011 at 20:40 Répondre

    A vous lire la Tunisie, et le lecteur badant ici, « vous doit quelque chose en plus du respect. Vous esquissez un art ce voyager qui donne envie de se sortir des passages obligés, des impasses, de « sortir des clous  » et d’aller bader de l’autre côté » de la méditerranée. Allah est grand, il vous pardonnera de lui avoir attribué des « ouailles »plutôt que des croyants Où aïe!. Les ouailles sont les brebis chrétiennes. Rappelez vous le chant « le seigneur est mon berger ». Vous vîtes, certainement, des paraboles mais elles n’étaient pas de la marque du bon pasteur. Un méchant muezzin ne viendra pas appeler,sous vos fenêtres, un prière d’insérer.
    Votre bonheur est pétri d’humour, de légèreté et respire le plaisir que ce voyage vous a apporté.

    • Merci Patrick, ce voyage fût un moment de pur bonheur, tant mieux si j’arrive à le partager. Quant aux ouailles, croyez bien que le choix de ce mot était entièrement volontaire et assumé.

  2. Je ne suis jamais allée en Tunisie et j’ai bien envie d’aller y faire un tour mais en automne, ne serait-ce que pour me baguenauder dans les rues et observer la vie toujours fourmillante et réentendre le son du muezzin qui me faisait râler quand il retentissait si tôt dans les pays musulmans où je suis passée … et dépenser quelques picaillons en soutien, tiens! Ta prose toujours savoureuse.

    • Comment Zoé, toi qui a parcouru le monde, tu n’es pas encore allée en Tunisie ? Je n’en reviens pas. Je parie que c’était trop près pour toi 🙂

  3. Je vois que tu as boudé le club Med !

  4. ça c’est du lowcost! Un coup d’oeil sur ton site, son thé matinal à la main et hop, on est embarqué gratis et revenu, tout étourdi de parfums de sons et de souvenirs (du Maroc, mais il y a des points de jonction).
    Dis, tu marathones, cette année?

    • @ Magali : ah ça pour être étourdie de parfums :0) Tu reviens de Tunisie et tu repars aussi sec au Maroc. Et ton empreinte carbonne alors 🙂 Non, je ne marathone pas, je n’étais pas habillée assez chic. Mais patience, bien des choses pourraient changer sous peu.

  5. ahhhh merci du voyage ! Superbe!

  6. longue vie au BOUCHIER !!!!
    trop amusant …..

  7. Te lire.Frédérique… c’est décidément succulent ..oui, oui, c’est de l’ordre du plaisir gustatif …Moi la gourmande, je savoure, je hume, je déguste …Continue Frédérique de nous enchanter ainsi …!! Bravo au photographe , aussi !!
    Bises tout plein !!

    • @ Bonjour Juliet, contente d’avoir de tes nouvelles. Le photographe, c’est moi en grande partie, à l’exception de la première photo et de celle du désormais célèbre Bouchier !

  8. j’ai décidé en lisant cette merveilleuse description de rester 1 ans de plus dans ce beau pays !!!!, et je suis d’accord pour donner mon adresse en Tunisie pour que l’on me fasse une superbe soupe !!!!!

    • @ Le tunisien : Il y a des négociations ardues qui vont reprendre. Ensuite, il faut être fou pour faire de telles propositions, les millions de gens qui suivent assidument mes chroniques de par le monde vont se précipiter pour poser leur candidature. Tu n’es pas sorti de l’auberge !

  9. Depuis tout a l’heure j’essai d’ecrire un commentaire sur cet article mais les mots m’échappent. En un mot WAW. On dirait que c’est moi qui ai écrit cet article. Tu as vraiment réussit à décrire la Tunisie vu par des yeux tunisiennes. BRAVO.

    @ le tunisien: j’aimerais pas être à ta place lors des négociations. Bon courage !!!

    • @ Rafik : Merci pour ce compliment dont je sais qu’il équivaut à une agrégation. J’ai eu un bon guide, c’est pour ça que je peux parler de ton pays de cette manière.

  10. Bon sang, ce que ces échanges sont futilement beaux par moment!

    • @ Artotal : Bonjour et bienvenue. Nos echanges sont légers et joyeux. Mais futiles, non. Il faut toujours apporter son contrepoids à la gravité du monde. Mais rien ne vous empêche de commenter d’une autre manière si vous le souhaitez.

  11. Paraîtrait que les voyages forment la jeunesse! Je suis candidate pour la soupe avec le tunisien qui m’a tout l’air d’être un fameux négociateur!
    Frédérique, il n’empêche que tu écris toujours aussi bien et que j’ai les narines qui palpitent d’aise en humant toutes ces senteurs!

    • @ Calimerotte : Le tunisien ne perd rien pour attendre. Il prétend m’acheter avec un plat à tajine ! Pour l’écriture, tant mieux, parce que maintenant, il va falloir assurer, c’est pas le moment de perdre la main :0)

  12. Ma belle Fredaime, j’adore ces deux premiers récits, si justes que même en ne connaissant pas la Tunisie, on en devine la vérité, à la fois mélancolique et joyeuse… :0)

    • @ Sophie : Il y a là-bas une lumière et des couleurs qui te donneraient envie de te jeter sur tes toiles. Des visages incroyables, une énergie qui est propre à ce pays.

  13. C’est incroyable!!! Et moi qui pensais que ces gens habitaient dans des cabanes en torchis…

    (Bon, je ne vois la bonne nouvelle nulle part…;)

    • @ Depluloin : Faudrait voir à sortir de votre campagne 🙂 La bonne nouvelle était sur FB. J’ai un an pour en parler, alors je ne vais pas casser le mois de la tunisie, il n’y a pas le feu au lac.

  14. Aucune envie d’aller dans un endroit où les hommes sont au café et les femmes dans un salon de thé. J’aime bien quand ça se mélange. Et puis, les clous c’est bien utile pour pas se faire bousculer par un imbécile motorisé. 🙂

    • @ Monch : Je vous rassure tout de suite, quand on voit la marmaille qui se répand pour jouer dans la cour le soir, je peux vous assurer qu’il y a forcement un mélange qui se fait à un moment ou à un autre. Et puis personne n’oserait renverser Monch ! (sinon, ça fait plaisir de vous revoir, il y avait longtemps).

  15. j’ai habité a diar soukra depuis la 1er année de sa creation mais y’a du neuf maintenant les vrai on disertai (meme Ammar) merci pour l’article trop beau et bien ecrit 🙂

    • Bonjour Antiviruss 🙂 Aux dernières nouvelles, Amar était toujours là.Il fait régner la paix dans la cour et règle les menus détails de la vie quotidienne. Certaines choses changent et d’autres pas. Merci de votre visite.

  16. rhoo !! j’appel mon frère alors !!! il ma fourni des mauvaise info :s il m’a confirmé qu’on la sorti suite a un changement du bureau de syndic il s’entend pas avec le nouveau président !!!
    merci pour votre réponse 🙂

    • Ah, mes informations sont peut-être moins récentes que les vôtres. Attendez que j’active mon téléphone à manivelle avant de créer un drame familial. Votre frère a peut-être raison 🙂 A suivre…

  17. bonjour,
    c’est confirmé il fait plus parti, dommage c’est un rigolo Ammar « surtout quand il parle fr » :p :p :p
    reste a disposition pour ample information

  18. re bonjour

    euuu un antiviruss a toujours raison (ou pas) je vois que vous avez des yeux dans le D3 :p


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