« Devenir un homme vrai, pour s’arracher des paroles vraies. » Charles Juliet – Journal I

 « Que veux-tu que je te dise ? Que j’aime mes parents, que je suis au mieux dans le nid douillet qu’ils m’ont construit, que je crève de peur à l’idée de le quitter pour affronter seule le grand monde ? C’est ce que tu veux entendre ? Tu gémis que je collectionne les conneries, mais c’est tout ce qui m’appartient à seize ans ! Tu crois que je ne le sais pas ? Je vais m’assagir, bien sûr je vais m’assagir. Pour avoir la paix, pour me donner bonne conscience, pour te rassurer. Je me caserai par là, avec un mec du coin, bien pépère et sans histoire. On fera construire, on aura des enfants, on rêvera des fins de mois de moins en moins difficiles. Je pourrai toujours compter sur vous, il ne m’arrivera rien, absolument rien. Et tu sais ce qui est le plus dur à avaler ? C’est que je serai parfaitement heureuse sans mouvement et qu’à seize ans je le sais déjà. Une vie plate, et morne, et qui m’ira très bien. Alors je t’en prie, laisse-moi résister encore un peu à cet avenir si brillant. »

 

« Vous êtes bien cabotin, mais comme vous avez du talent, on vous le pardonne aisément. Ne perdez pas votre temps, cependant, avec une femme telle que moi, à la limite de la date de péremption, quand il y a tant et tant de jeunes pucelles encagées dans leurs ventres plats, leurs seins si fiers et leurs culs irresponsables. Proprettes sur elles, les visages lisses comme leurs chevelures, avec ce rien de lubricité dans le regard qui donne à penser qu’elles en savent plus long qu’elles ne le laissent paraître. Les hommes s’y godichent, pourquoi s’en priver ? Ils ignorent qu’il s’agit, dans la plupart des cas, d’une pâle imitation de leurs aînées. Oh! presque inconsciente. On peut l’affirmer, pour dédouaner nos petites héritières d’un trop grand calcul.
Oui, allez donc rejoindre les gazelles bien fraîches qui se dressent de tous côtés, plutôt que de rester ici, à perdre votre temps et votre art en compagnie d’une femme telle que moi, qui dit ce qu’elle pense sans détour, qui connaît toutes vos rodomontades et pour cette raison même, laisse s’avachir son ventre et ses bajoues. »

 

« Je ne suis pas  gentille. Il ne s’agit pas là d’une provocation gratuite et il n’y a pas lieu de la revendiquer. La gentillesse est une qualité indiscutable qui, en tant que telle, porte sa contradiction. Elle s’accommode mal de la lucidité, elle se l’interdit, je dirais même qu’elle s’y oppose. »

 

« Une allure de chat écorché, une voix de chat écorché, et – c’est à craindre – un tempérament à l’avenant.  

Est-ce que quelqu’un pense à moi quand je ne suis pas là ? »

13 Responses to En avoir un grain
  1. L’aphorisme est signé. Les extraits qui suivent ne le sont pas. C’est parce que c’est du même auteur ou de toi ? Les registres de langage de ces extraits sont assez différents, dis-m’en plus…

    • Ah Loïs, tu m’avais demandé de la prose inédite… Madame est servie. Ils sont tirés de mes cahiers qui sont mon laboratoire d’écriture. Je trouve qu’ils se répondent, d’une certaine façon. C’est en attendant le premier vendredi du mois d’août…;0)

  2. C’est ce que j’espérais avoir compris. Merci, je le prends comme un cadeau.
    J’aime « Une allure de chat écorché, une voix de chat écorché, et – c’est à craindre – un tempérament à l’avenant.  »
    (Pour rebondir sur un commentaire laissé chez l’ami Luc, est-ce qu’en plus elle ne sent pas bon ?)
    J’aime le mot rodomontade, j’avais écrit une c*nnerie rien que pour l’utiliser à une époque.
    http://biffureschroniques.typepad.fr/biffures_chroniques/2008/06/si-cest-vrai.html

    Je note pour Lauzerte le 13 septembre…

  3. Si tu existes, c’est que quelqu’un pense forcément à toi …
    et je suis sur qu’il a plein de raisons pour que tu existes …

    Bonne journée Frédérique …

    « …quand je pense à elle, ce n’est pas une image qui vient se poser sur ma rétine …. je ferme les yeux et je me laisse entraîner vers cette douce rêverie ou se trouve pèle mêle, une odeur, une sensation, un rire, une peine mal cachée, une ombre noire qui se découpe sur un parquet trop lisse, un rayon de soleil, un frôlement furtif et un grand éclat de rires … »

  4. « laisse s’avachir son ventre et ses bajoues.”

    Magnifique suicide corporel!

  5. Hola:

    Me gusta cada fragmento. Me gusta la oposición en cada fragmento.

    Cordiales salutations

    Versions Célestes

  6. @Frédérique : en plus elle est harpiste !

  7. La question de la fin de ce court florilège de voix dont celle qui dit : Vous êtes bien cabotin… et qui me semble porter en elle le plus de vérités, est cruciale.
    Quand je suis seul au dessus du vide, y a-t-il quelqu’un quelque part qui prend le temps de dessiner le pont sur lequel je m’imagine en train d’avancer ? Merci Frédérique, ici la parole ne se perd pas en de vaines explications. Et nous élève à hauteur de l’esprit.


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