Eric HOLDER

Eric HOLDER

J’ai déjà évoqué Eric Holder dans ce carnet, en réaction eruptive aux âneries de Sophie Marceau. Sans recours à la torture, j’avoue un manque absolu d’objectivité. Je connais l’écrivain, alors que je n’ai jamais rencontré la comédienne. J’éprouve de l’amitié pour Eric Holder, alors que Sophie Marceau m’indiffère. C’est une actrice qui prend bien la lumière mais se révèle incapable de la restituer. Lui, c’est un ombrageux.

Je viens de refermer Mademoiselle Chambon qui se languissait dans mon bureau depuis plus d’un an. Et dans le même élan, je viens de prendre une décision irrévocable : je vais acheter tous les livres de l’auteur. Peut-être pas en même temps, mais tous, sans exception. Il entrera de cette manière dans le cercle étroit des écrivains dont j’ai lu ou vais lire l’œuvre intégrale  : Armel Guerne, Georges Hyvernaud, Charles Juliet, Agatha Christie, Jean-Luc Aribaud… Dans une moindre mesure, mais par souci d’honnêteté, j’ajoute à cette liste une passion de jeunesse, la moitié des livres de Christian Bobin, dont je suis abstinente depuis plusieurs années maintenant.

Mademoiselle Chambon est ma troisième expérience Holdérienne. Il y a d’abord eu le magnifique Homme de chevet, dont on devine que même avec une intervention divine, il sera très mal servi par le couple Marceau-Lambert. L’actrice française la plus agitée du Paf en tétraplégique ! Passons sur l’ahurissement à perpétuité de son compagnon. Je n’ai rien contre ces deux là, ils sont malhabiles, ce sont des choses qui arrivent, mais ce n’est pas une raison pour s’en vanter. Pour l’adaptation du livre qui nous occupe, il y a par contre un espoir que Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon suivent Véronique et Antonio avec subtilité dans leur vérité simple, leurs silences étonnés, leur amour sans avenir et leur quotidien bouché.

Le deuxième titre De loin on dirait une île, m’a touchée et émue pour tout ce que j’y ai reconnu et découvert de l’auteur. Il y parle d’une certaine D. que j’aime particulièrement et dont il n’est pas exclu que je lui fasse une place ici même, un de ce jours. Son talent pour évoquer les gens et les paysages m’a réconciliée avec les descriptions. Et puis, il y a la dédicace que je relis jusqu’à l’usure… mais ça, c’est une autre histoire.

Avec Mademoiselle Chambon, plus d’hésitation, si tant est que j’ai pu en avoir. Un écrivain dont la voix atteint le plein cœur, trois fois de suite, sans se répéter ni décevoir, mérite qu’on lise tout ce que sa voix singulière aura bien voulu produire. Eric Holder, c’est l’art des histoires ordinaires portées à leur point d’incandescence par des intuitions fulgurantes et des figures aigues qui surgissent en quelques mots :

(…) Mallard avait une façon de regarder par en-dessous qui trahissait immédiatement le goût du vice. On le sentait capable des pires choses, pourvu qu’elles fussent impunies. Il y avait en lui cette sorte de jouissance qu’éprouvent certains hommes à faire le mal en secret.

Il reconnaissait le fils de Borniaud (…) un type déjà un peu fat, à l’époque, comme s’il savait d’instinct qu’un jour, le destin ferait bien la part des choses, les banquiers d’un côté, les maçons portugais de l’autre.

Le roman se situe dans ce milieu du bâtiment que je fréquente quotidiennement depuis vingt ans déjà. Milieu particulier qui, comme toutes les confréries, a ses codes et ses usages. Des gens de peu et de rien, rudes et ambigus, taiseux par moment, prolixes à d’autres, fermés ou généreux – c’est selon – qui font mon ordinaire et que je m’enorgueillis de bien connaître.

Les hommes faisaient la navette depuis le feu, fiers d’apporter le morceau convoité, à point, bien cuit. Ils demandaient aux femmes qu’ils connaissaient, ça te va cocotte ? A elle : qu’est-ce qui vous ferait plaisir Mademoiselle ? Et c’était même manière de les englober toutes dans leur affection, de se faire un peu railler, parce que les hommes, c’est ainsi, ils savent qu’ils sont coqs pour mieux les faire sourire, elles.

On entre dans cette histoire lumineuse, la gorge serrée, parce qu’on sait dès le premier tiers du livre qu’elle n’a pas d’avenir.

(…) enfin ce sera sur la terre nue, remuée à grosses mottes, épaisse, huileuse presque, des corbeaux s’y abattront, mais là, ce sera l’hiver, et la chape posée sur le souvenir de mademoiselle Chambon regardant comme lui les champs en juillet.

Nul besoin d’aller au cinéma pour voir Antonio, chemise échancrée sur toison avec chaînette dorée, ceinture vernie et pantalon à pinces, s’accroupir devant Véronique durant cette fête de famille, effleurer l’épaule de celle qu’il convoite si fort et lui dire « ça va ? ». Ni pour surprendre en réponse, ce mouvement esquissé par celle qui n’a pas moins de désirs à réfréner, cette tentation d’appuyer sa joue sur la main aimée, qu’elle réprime et qui se bloque dans son ventre comme dans celui du lecteur.

C’est pour tous ces instants délicats, fragiles et ténus, ces élans écrasés, ces gestes inaboutis, ces impasses mille fois arpentées, c’est pour l’étreinte d’une telle histoire – peut-être la plus réelle que nous soyons en mesure de vivre – qu’on écrit et qu’on lit. Je ne vois pas ce qu’il y aurait d’autre à demander. Ah si, c’est Mademoiselle Chambon qui le dit :

Tu sais ce qui nous fait vivre, Laure ? L’espoir de retrouver un jour pareille altitude.

Chez Eric Holder, vous êtes assurés de la trouver.

 

60 Responses to Eric HOLDER
  1. La PAL est un vrai supplice.

  2. Heu… Pour la fessée, je peux choisir l’administrateur ? Non ? Bon, tant pis, j’aurais essayé.

  3. Je viens de me rendre compte que je connais son nom, je suis tombée sous le charme du film et je n’ai jamais lu un de ses livres…

  4. j’ai ete bouleversee par le film puis dans le meme elan le livre ,bien plus desesperant et desespere encore que le film…
    l’homme de chevet est reste dessus ,degoutee par la prestation de S.Marceau and co…je devrais sans doute ouvrir le livre qui doit etre bien ecrit et encore une fois nous toucher.
    j’ai souri en lisant les mots sur Vincent Lindon…(je ne vois pas quel autre acteur pourrait incarner Antonio…Et l’hommage appuye dans le film du metier de maçon m’a beaucoup touchee.) Il est parfait dans le role et en general tout ce qu’il touche est bien..nous serions 2 à le laver et lui mettre du sent bon !!

    • @ Pyrausta : N’hésitez pas à lire le livre de « l’homme de chevet », il est à huit cent coudées (au moins) du film. Pour Antonio, j’aurai bien vu Sergi Lopez, c’est ce que je me disais en lisant le roman. Mais Vincent Lindon est un acteur magique.

  5. […] ne fais pas mystère de mon admiration pour l’écriture d’Éric et de la même façon, les livres publiés par Delphine remportent mon adhésion, comme […]

  6. @ Babeth31 veut raser Depluloin. Mais n’est-ce pas plutôt le contraire qui va se produire ? :0)


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