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Nous nous sommes rassemblés, nous nous sommes étreints et nous avons senti durant quelques heures ce que pourrait être une société humaine, ses possibles et ses fondements. Nous avons dit que nous étions frères et sœurs, nous avons clamés que nous étions unis, nous avons assuré que la liberté d’expression et de croyance devait être identique pour tous. Nous avons requis la paix.

Et maintenant, qu’allons-nous faire pour qu’il en soit ainsi, pour que l’élan survive à l’émotion qui en a été la source ? Nous étions 4 millions dans les rues, certes. Mais combien n’y étaient pas, combien ne se sont pas sentis concernés, ni même en accord avec cette parole que nous portions ? Demain, après-demain et dans les mois qui viennent, nous rencontrerons des femmes et des hommes si éloignés de nous qu’il sera bien difficile de conserver cet amour fragile, de se remémorer qu’il a flambé et palpité.

Alors, quelles décisions individuelles allons-nous prendre pour persévérer, seuls, au quotidien, sans prestige ni tapage ? À l’échelle du monde, un individu n’est rien et se retrouve impuissant pour s’opposer aux forces qui règnent et brisent les populations. Partout le carnage et la haine…L’ampleur de la tâche est telle qu’on est comme désagrégé devant elle.

Pour rester les gardiens de cette tendresse surgie du sang, pour ne pas laisser cicatriser ce que les balles ont ouvert en nous, il faudra beaucoup de lucidité individuelle et de vigilance dans nos actes quotidiens. Résister à ses humeurs et nourrir son intelligence. Refuser d’être incivile, défendre ses convictions sans céder à la violence. Apprendre à écouter jusqu’au bout, tenter de comprendre. Choisir la bienveillance et en assumer les conséquences. Se pardonner mutuellement quand nous échouerons. Recommencer.

Souvent nous aurons peur. Mais le courage, c’est avoir peur et y aller quand même.

Souvent, nous perdrons confiance, nous serons en faillite personnelle. Nous cèderons à la facilité, nous nous endormirons devant nos écrans. Nous nous trouverons des excuses, nous serons sûrs de notre droit, nous voudrons décider pour l’autre, nous reprendrons les mauvais plis. Nous serons faibles, nous serons lâches, nous serons ingrats et inhospitaliers, cyniques, nous ne penserons qu’à nous et nous en serons exténués.

Pourtant, le lendemain, où le jour d’après, ou encore le jour suivant, il sera possible de se redresser. Peut-être en réalisant que quand c’est difficile pour nous, ça l’est aussi pour l’autre. Peut-être en se rappelant que beaucoup d’êtres humains y ont laissé la vie et que la nôtre trouvera aussi son achèvement d’une manière qui nous reste inconnue. D’ici là, qu’y aura-t-il de mieux à faire que s’aimer et se soutenir ? Même peu, même mal, même de loin.

(illustration de Franciam Charlot – Peinture sur bois 2008)
Capture d'écran 2015-01-12 15.39.45   Composition sur bois – 6 panneaux – Franciam Charlot – 2007
8 Responses to Et maintenant ?
  1. Toujours aussi belle plume, tendre et triste depuis tes vœux 2015. Pourtant, tu le sais, tu le dis, il ne faut point désespérer. Ange et démon, l’être humain toujours fragile oscille entre ces deux miroirs. Mais on sait que toujours il aspire à l’Amour et la Beauté.
    J’ai lu ton livre que tu as si bien interprété à Job : il m’a bouleversé. Mon papa vient de partir vers les étoiles. Je t’embrasse et t’envoie toute ma tendresse

    • Chère Myriam, c’est un passage douloureux, le départ d’un de ses parents. J’espère que tu as la chance d’avoir de beaux souvenirs de lui et que tu peux entretenir la tendresse pour ton père en toute sérénité. Je t’embrasse.

  2. Juste et beau.
    J’ai fait suivre à tous ceux qui, comme moi, n’ont peut-être pas mis les bons mots aux bons endroits.
    Je t’embrasse, Frédérikeke,
    Florence

  3. C’est tellement vrai !
    A un moment où les langues se délient, où les hyènes fondent sur toutes les opportunités pour tirer le plus de profit de la pénurie, de ce chagrin qui nous a saisis, de l’envie de soutenir ceux qui sont dans la peine… il est important de ne pas céder à la haine.
    Merci pour cet écrit, Frédérique.
    Bonne et douce journée à vous.

  4. tes mots disent de façon si juste ce que je ressens depuis ces derniers jours. Et comme je viens d’assister à deux crémation (un ami, une parente) je me dis qu’il faut vivre le mieux qu’on peut quand on peut encore. Je t’embrasse


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