Amateurs de fleurs bleues et d’histoires à l’eau de rose, passez votre chemin.

Le livre dont je vais vous entretenir n’est pas destiné aux âmes prudes ou aux adeptes de lectures prémâchées. Christos Tsiolkas situe Jesus Man en Australie, à la fin des années 90, à travers une histoire d’hommes, rude et âpre, où les femmes doivent lutter pour ne pas rester à la traîne ou prendre des coups. Le sexe, obsessionnel, tyrannique, est au cœur du récit, « Tommy alla à l’église baptiste parce que Helen Thompson le faisait bander », et Tommy est un de ses vicaires le plus assidu, lui qui sombre au fil des pages jusqu’au point de non retour, lui qui  se soumet à une fange qu’il exècre et qui le fascine, lui qui s’effondrera dans une scène d’une rare cruauté.

Les premières pages se méritent, l’auteur ne cherche pas à séduire, il entre dans le vif  et se coltine à son texte du début à la fin, changeant parfois de point de vue narratif ou de personnage, sans prévenir. Les quittant avec la même plume lapidaire.  A travers le destin de Tommy Stéfano, de son frère Louie, mais aussi du reste de la famille – L’aîné Dominic, Maria la mère, Artie le père – c’est un pays qui est passé au crible, ses combats, ses haines raciales, la déliquescence du travail, ce monde, en sorte, comme il ne tourne pas rond, où qu’on se trouve. Une volée de personnages secondaires – se retrouvant parfois sous le projecteur narratif – complètent la tribu : Eva, Soo-Ling, la grand-mère, Sean… dans un roman dense et touffu.

« Il observa la rue. Vêtue d’une longue robe noire, une fille balançait son sac à main à bout de bras. Un type en bleu de travail, fumant une cigarette, se grattait l’entrejambe. La virilité sans fard des ouvriers lui faisait toujours penser à Dom. Clignant des yeux, Tommy serra sa tasse entre ses mains. Le café insipide était beaucoup trop chaud. Il la reposa et s’enfouit en lui-même.
Pathis. Somers. McIntyre la salope. Un besoin de baiser immense, écrasant. Son érection contenue par ses vêtements, et il ne quittait pas la patronne des yeux. Mal à l’aise, elle se mit à frotter l’évier.
Il se dégageait de cet homme une tristesse détestable qui ne lui inspirait aucune compassion.
Synonyme de rejet, la distance qu’elle imposait à Tommy donnait une force tangible à sa colère, et en même temps son sexe se raidissait.»

La ville tentaculaire est un personnage à part entière dans le combat que mène Tommy, obsédé par le sexe, la violence, la bouffe, la télévision. En filigrane, c’est une société minée par la drogue, l’intolérance et la religion qui se profile. Le talent de Christos Tsiolkas rend attachants ces êtres consumés par la honte, incapables de s’accepter pour ce qu’ils sont, mais tout aussi inaptes quand il s’agit de s’arracher de leur condition. Tommy en particulier, démantelé par la peur, plongé dans une folie sans retour, reste humain au-delà de tout. Le suivre relève par moments du sacerdoce, mais le lâcher paraît criminel. Oui, il y a quelque chose de l’hypnose et de la toile d’araignée, dans les pages de Jesus Man.

 « Son verre terminé, Tommy remonta l’escalier vers la ville. Ça va, mon gars ? demanda le barman. Voulez pas un café ?
-Non, balbutia Tommy, honteux d’avoir envie de serrer ce type-là dans ses bras. Ça ira. »

Omniprésente, la musique scande tout le livre. Elle peaufine l’ambiance et autorise bien des découvertes, pour peu qu’on ait la curiosité d’aller écouter les multiples références qui s’y trouvent, comme « It tango » de Laurie Anderson, la chanson favorite de Tommy.

 

 

Tant qu’il y aura des écrivains comme Christos Tsiolkas, pour tremper leur plume dans le sang et dans la merde, en ramener des personnages tourmentés qui auraient pu n’être qu’abjects, mais qui, par la grâce du regard que porte sur eux leur créateur, se révèlent juste terriblement humains, écrire et lire ne seront pas vains.
Ce serait faire insulte à Christos Tsiolkas qu’il soit allé si loin pour s’y retrouver seul. Lisez-le. Lisez Jesus Man

Jesus Man par Christos Tsiolkas
Belfond – Mars 2012
447 pages – 22 euros –

En supplément : La première page et Le mot de l’éditeur

 


 

 

25 Responses to Jesus Man – Christos TSIOLKAS
  1. Je veux bien mais est-ce de mon âge? Je veux dire… Vais-je tout comprendre? N’aurai-je pas de bien vilaines pensées après? Merci de me répondre.

    • Cher Depluloin, il est possible en effet que vous soyez encore un peu jeune pour ce grand roman. Qui plus est, si vous suiviez par mégarde, le chemin de Tommy il est à craindre que vous preniez le risque de devenir sourd prématurément. Demandez donc conseil à votre maman.

  2. Pluplu, c’est maman, je te conjure de lire ce livre mais en prenant la précaution suivante : sauter les passages trop… enfin les passages quoi. Comment Frédaime ? Y’ a plus rien à lire ? Tu trouves que c’est un conseil digne de Santa Maria ?

    • @ Zoé : C’est vrai qu’il ne va pas lui rester bezef à lire. Pluplu, essayez les Martine, c’est aussi trash, mais c’est autorisé par les parents.

  3. Ce sera ma prochaine lecture, grâce à vous…

  4. En plus, son prénom est Christos !!!!!
    Tu as vu aussi qu’il a un personnage qui s’appelle Dominic, comme dans Zéro.

  5. Ben, je suppose que c’est juste une coïncidence que ce chef d’oeuvre soit publié par votre éditeur ? La ficelle tient du cordage, non ?

    • @ You : C’est mon éditeur qui me l’a fait découvrir et comme je l’ai beaucoup aimé, j’en fais un billet. Cela pose un problème ? J’ai enfreint une loi ? C’est loin d’être le premier livre édité chez Belfond que je lis, mais c’est celui dont j’ai envie de parler. Je ne vois pas pourquoi cela vous rend suspicieux.

  6. Laisse tomber ce casse-couilles anonyme, Frédérique. Tu n’es pas critique littéraire ni payée sur ce blog qui est privé. Cette andouille aurait deux sous de jugeote qu’elle s’en serait aperçue toute seule.

  7. « Quand on lui montre la Lune, l’imbécile regarde le doigt » (De mauvaise mémoire).

  8. Non mais faut pas pousser, t’es pas Busnel en train d’attribuer un prix à sa compagne Delphine de Vigan, non plus. Ce qui aurait été intéressant de la part du fâcheux de mauvaise foi, c’est qu’éventuellement il n’aime pas le bouquin et te contredise avec des arguments. Là, ça aurait été constructif.

  9. Ah non mais la bonne nouvelle c’est que t’es écrivaine, c’est mieux, nan ? 🙂

  10. Vous m’avez convaincu. Je vais le lire.

  11. L’actualité regorge de faits divers plus horribles les uns que les autres. Je ne suis pas fleur bleue, mais lorsque je prends un livre c’est pour passer un « vrai » moment de détente, apprécier la musique des mots et oublier … la campagne électorale! Peut-être que dans un monde meilleur, je m’intéresserai à ce genre de littérature.
    Désolé Frédérique, mais je ne vous suis pas sur ce terrain. Je préfère l’écrivaine à la lectrice.

  12. Aucune envie de lire ce truc. Trop caricatural : « la virilité sans fard des ouvriers », c’est quoi cette connerie venue tout droit de l’immondice à Zola ? (que j’aime bien par ailleurs) Et puis, les romans « forts » ça me fatigue. On doit pas rire beaucoup en lisant ça. Encore un écorché vif sur plus de 400 pages et à 22 euros.

    • @ Monch : On ne rit pas en effet, mais cela n’est pas un critère de lecture, heureusement. Par contre, rien à voir avec un écorché vif, je vous l’assure.


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