Mais la commande, c’est aussi un grand malentendu. Entre ce qu’on attend de vous et ce que vous allez donner, c’est l’angoissante gerçure du rendez-vous manqué. Au final, il faudra bien que les deux parties arrivent à s’entendre, ou alors c’est que le contrat sera rompu. Auparavant, les tergiversations seront à l’honneur : Il y a le thème qui n’est pas abordé sous l’angle qu’on avait espéré, le traitement qui est à revoir, le lieu, la forme, le style ou – plus grave – le fond qui n’est pas tout à fait… c’est-à-dire j’avais imaginé… je pensais…je voyais… Ah, nous y voilà. On vous passe commande, vous avez carte blanche… mais.

Ce « mais » n’est pas défini au départ de l’aventure ; avant c’est l’enthousiasme, c’est l’élan, tout est possible – on vous fait confiance. C’est à la lecture que ça se gâte. Il faudrait modifier l’histoire, changer l’époque, le genre, le contenu, ou peut-être les circonstances ; enlever ceci, rajouter cela, rabioter ou au contraire étendre. Enfin bref – ce n’est pas tout à fait ça.
On se retrouve comme un couple qui confronte l’enfant réel à son double rêvé : ce n’est jamais le modèle qui avait été commandé ! Dans le texte qui nous occupe, il manque un paragraphe entier. Il ne collait pas avec le reste du projet. Il apportait un bémol, une touche trop sombre pour un beau livre, un hiatus. J’ai cédé – c’était ça ou rien – en regrettant que le goût des choses soit devenu bancal, qu’ il ait perdu en saveur ce qu’il avait gagné en tranquillité. C’est pourquoi je remets le paragraphe à sa place et vous livre la dernière partie intégrale qui n’a pas été lue jusqu’à présent. En pariant que vous saurez accueillir l’orphelin.

« Toulouse porte sa rocade comme une ceinture vénéneuse. C’est la nuit, en se rabattant, un type ivre, idiot ou inconscient a envoyé une voiture dans le décor. C’est celle d’une chanteuse locale, son mari conduisait. Le voici devant moi, gisant sur le sol, sexe échappé de la braguette entrebâillée, bouche entrouverte, yeux mi-clos, dans l’indécence absolue de la mort. Je dévisage ce cadavre qui était un homme juste avant – quelques minutes, une heure à peine – l’acharnement des ambulanciers à le réanimer, son absence totale de coopération, la chair qui tressaute sous l’outrage, l’air grotesque de l’autre conducteur, et – vingt-cinq ans après – j’entends encore parmi les voitures qui déboulent, les camions qui rudoient l’air et leurs violents coups de klaxons, les cris déchirants de sa femme qui l’appelle, tandis que ma bouche déglutit avec peine une salive au goût de sang, de fer et de sel mélangés.

« En partant du plateau de Jolimont, direction la Roseraie, il y a par là une rue dont j’ai perdu le nom. On est dans cette heure de flottement souverain, qui n’est plus de la nuit sans être encore du jour, et je viens de raccompagner une amie jusque chez elle. Je rejoins ma voiture où mon chien m’attend sur le siège arrière avec la constance inusable des grandes passions. Une moto est garée tout à côté, un garçon nonchalamment appuyé contre elle. Il est bien plus grand que moi, le corps athlétique, un beau regard encadré par de longs cheveux blonds. Je m’approche de lui, il prend mon visage entre ses mains et pour quelques minutes – rejetant loin de moi le prince charmant et son inévitable jumeau le crapaud – je ferme les yeux dans cette rue au nom perdu et je goûte à l’ivresse absolue de son premier baiser. »

Crédit Photo Istoar

93 Responses to Le goût des choses (Fin)
  1. squaw des fourrés 10 juin 2010 at 16:31 Répondre

    Monch grand marcher avec grandes échasses
    mais grandes échasses restées dans la boue

  2. Il a fait des citations, Braque ???
    C’est de lui ce ci-dessus cité ???
    Punaise, mais où allez vous chercher tout ça?
    Dans un recueil ???

    D’toutes façons, c’est des conneries c’qui dit (ou qu’on lui fait dire): c’est avoir peu de considération pour la vérité que de la traiter ainsi !

    • @ Vinosse : Oui, Braque fait aussi des citations. Je trouve ça au grè de mes lectures.
      @ Monch : Vous plaisantiez ? Non ! C’est pas possible ! Vous, un homme si sérieux, si respectable, si… (je manque de superlatifs).

  3. @FM. Je plaisantais, chère FM. Je sais que vous êtes vraiment GENTILLE. 😀

  4. @squaw. Moi, rat des champs d’épandage. 🙂

  5. @squaw. Je marche sur terrain sec. Et sans échasses. J’aime pas les prothèses.
    @FM. … sciant ?
    @Vinosse. Y a un bouquin de citations, des amers qu’il disait… « le jour et la nuit » si je m’ souviens bien. Un titre dans ce genre, en tout cas.

  6. @FM. D’ailleurs, à propos de Braque, un truc m’a toujours laissé rêveur : pendant la guerre de 14-18 lui et tous les peintres cubistes étaient souvent employés dans les sections « camouflage » et ils devaient peindre des bâches pour dissimuler les canons aux yeux des espions en « saucisse »… Curieux, non ? Je crois même que lui, ou peut-être Lhote, a trouvé un moyen de camouflage en utilisant des motifs abstraits au lieu de se fatiguer à la vraisemblance…
    Vous ne trouvez pas ça intéressant pour le fil ? 🙂

    • @ Re-Monch : Voui, voui, voui, trés ! Vous par exemple, je ne vous ai pas encore vu, pourtant je ne doute pas que vous existiez. Invraissemblable cette naïveté, non ? (je me re-esclaffe).

  7. @FM. Je parle d’un bouquin de Braque écrit sous forme d’aphorismes. Je l’ai lu en entier. Et puis, vous avez tort : je n’existe pas. J’ suis un conglomérat d’aliens. Mouaahhaahahha !!!

  8. yanehoho halanae yolele hoho aga ‘hoa ade eannanan

  9. Comme baffe, esclaffe prend deux F: aller-retour!

  10. @Vinosse : pour un commentaire de linguistique je préfère Alain Rey.

  11. Ben moi je rigole en vous lisant.
    Voilà.
    Voilà.
    C’est bien.
    Sinon, oui, dommage qu’ils aient enlevé ce paragraphe de ton texte, effectivement, Frédérique… Ah, la trouille de déplaire à « l’invisible » ! ;0)

    • @ Sophie : Ne prononce pas le-mot-qu’il-ne-faut-pas-dire ou qui-tu-sais va faire une attaque en règle, avec arguments, contre arguments, tirs chirurgicaux, ablations sauvages et dictionnaire en douze volumes pour la cautérisation.
      @ Monch : ????
      @ Vinosse : Tous ces ploucs… on devrait les étouffer à la naissance.

  12. Les cadavres discutent. Ça m’ rappelle Ensor. Ahahahahaha !!!

  13. Alain Rey…. N’importe quoi… me comparer à ce plouc!

    Ou alors Julie Larousse…pour faire plaisir à qui vous savez!

  14. Ah! ah! quel bon moment on passe chez vous!! c’est passionnant, drôle, et intelligent!! Que du beau monde!! … Vous n’avez pas un petit coup de mou, Frédérique, en fin de journée?
    Enfin, ça vaut vraiment le coup ces commentaires, à lire à la suite, c’est très drôle! (Bientôt une radio liiiiiibre?:))

    • @ Depluloin : Une radio libre, ça c’est une bonne idée :0) J’ai pas grand chose à faire en plus en ce moment, ça tombe bien. On l’appelle comment ? (et finissez le dessin que je vous ai commandé, sacré nom de D…oin)

  15. @FM. Y en a deux sur l’image… moi, j’ suis à gauche, et vous à droite… 😀

  16. @FM. Vous, changée ? Mais non… Vous êtes restée pareille : l’œil vif et le teint frais.

  17. Frédérique: sortez enfin cet amas de com’s de votre sac à main !

  18. Hum… vous les avez effacés… On va enquêter!

  19. Pas eu le temps de lire tous les commentaires de ton gang. Mais ton texte m’a fait plaisir, surtout pour le contraste entre le mort sur l’autoroute (les cris de sa femme, comme si je les entendais!) et le beau motard qui te vole un baiser.
    Plein de mimitiés, frédaime

    • @ Babeth 31 : Mon avocat, enfin ! Tu vas voir Monsieur le juge, comment elle va t’arranger mon avocate. C’est un as du barreau (de chaise. Comme ça, celle-là, c’est personne d’autre qui la fera).

      @ Zoé : Ah ah ah , le Frédaim’s gang – j’adore !

  20. Nous plaiderons non-coupable!

  21. @Vinosse: chat alors!

  22. Alors chat dort ichi?

  23. Ça va les minettes ???


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