Une semaine après le 13 novembre, cela reste difficile d’écrire. La déferlante émotionnelle et la crue langagière qui l’accompagne m’ont sidérée. Je pèse les mots et je m’en méfie. Et si nous décrétions une journée de silence au lieu d’une pauvre minute ?

On ne cesse d’entendre que La France n’a pas peur. Au point que la peur semble avoir été boutée hors du pays par décret. Peut-être même, à l’heure où nous devons plus que jamais nous interroger et sous couvert d’unité nationale, est-il interdit d’évoquer sa peur sous peine d’exclusion. Or la peur a son utilité : Alerter et réveiller la vigilance. Elle a un objectif : Trouver des solutions. Elle a une fonction : Assurer la survie de l’espèce. Sans la peur, Sapiens Sapiens aurait disparu comme les autres espèces d’hominidés qui ont peuplé la terre. Dans des circonstances extrêmes, c’est une réaction saine et normale.

Alors pourquoi cette émotion a-t-elle si mauvaise presse ? Parce qu’elle renvoie à la lâcheté de celui qui l’éprouve. Elle parle de sa faiblesse constitutive en opposition au modèle de courage que serait le super héros, cet inconscient survitaminé. Or, plus les modèles sont disproportionnés, plus ils sont inaccessibles. Et que révèlent-ils, en fin de compte ? Une peur collective fondamentale à l’aulne de leur démesure dont seule une figure héroïque supra-humaine pourrait nous sauver.

Cette injonction de ne pas avoir peur vise à un réconfort réciproque nécessaire. C’est compréhensible. Pour autant, la peur est constitutive du vivant et présente en chaque être – y compris chez ceux qui ne veulent plus vivre avec nous. L’autre a peur, d’une manière ou pour des raisons différentes, mais il a peur lui aussi. C’est à partir de sa peur ou en réaction à elle qu’il pense et qu’il agit. Il est d’autant plus important de reconnaître la sienne et d’apprendre à la connaître, car la nommer ne suffit pas. L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de faire de sa peur une alliée, par une compréhension approfondie des mécanismes et des croyances qui la fonde, afin d’éviter qu’elle nous paralyse et nous transforme en individus qui exigeraient des réponses aux questions qu’ils ne prennent pas la peine de se poser.

Je n’ai pas peur de dire que j’ai peur. Je n’y vois pas l’aveu d’une déficience infamante, mais la preuve que je n’ai pas perdu la raison. Je refuse d’ajouter la honte à ce que j’éprouve. Cette peur, je l’accepte, et je prends aussi appui sur elle, comme sur d’autres aspects de ma personnalité, pour m’engager dans cette lutte quotidienne que j’ai à mener afin de me mettre au monde une seconde fois ainsi que l’écrit Charles Juliet.

Alors, il paraît que maintenant, on devrait faire la fête, rire et poursuivre comme avant. Et ce serait de la résistance. On aurait aussi besoin de souffler et de se divertir. Mais les victimes de cette époque hilarante ont-elles le temps de souffler ? Leurs proches ont-ils encore la possibilité de se divertir ? Est-ce que nous n’avons pas déjà donné cette réponse du divertissement en gage de solidarité ? La vie reprend toujours ses droits, c’est sa force et sa constance. Quelle audace y a-t-il là-dedans, quel engagement particulier ?

Je ne crois pas que nous vivons dans un monde où il suffirait de mains tendues ou de bonne volonté pour que tout s’arrange. Je crois, depuis longtemps déjà, au lien qui nous unit tous, qu’on l’accepte ou pas. Ce lien nous concerne – quoi qu’il se passe et quel que soit l’endroit – car nous en sommes les gardiens, collectivement et individuellement.

En janvier dernier, je posais une question : Et maintenant ?

 » (…) Quelles décisions individuelles allons-nous prendre pour persévérer, seuls, au quotidien, sans prestige ni tapage ? (…)
Pour rester les gardiens de cette tendresse surgie du sang, pour ne pas laisser cicatriser ce que les balles ont ouvert en nous, il faudra beaucoup de lucidité individuelle et de vigilance dans nos actes quotidiens : Résister à ses humeurs et nourrir son intelligence. Refuser d’être incivile, défendre ses convictions sans céder à la violence. Apprendre à écouter jusqu’au bout, tenter de comprendre. Choisir la bienveillance et en assumer les conséquences. Se pardonner mutuellement quand nous échouerons. Recommencer.
Souvent nous aurons peur. Mais le courage, c’est avoir peur et y aller quand même. (…) »

Depuis, il n’est pas advenu ce grand bouleversement que promettaient les témoignages d’amour et l’élan qui nous avaient jetés dans les bras des autres. Quelles formes de résistance mettre en place, comment transformer l’essai ? Nous pourrions renouer avec le silence pour atteindre le calme et le recul nécessaires à toute réflexion. Nous pourrions choisir l’action plutôt que la réaction, la présence plutôt que le virtuel. Nous pourrions respecter nos engagements intimes. Parce qu’il va falloir poursuivre, sans oublier la fête et le rire, sans négliger la joie de vivre, certes. Mais pas tout à fait comme avant.

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16 Responses to Ma peur est aussi mon courage
  1. « Pas tout à fait comme avant », c’est vrai.
    De nombreuses vies ont été brisées, de nombreuses familles sont en deuil… Rien n’est simple.
    « Vous n’aurez pas ma haine » a écrit Antoine Leiris. Que de courage il faut pour exprimer ainsi la perte qu’il a subie !

    Il faut vivre, et notre peur – légitime – doit servir à faire en sorte que l’insouciance qui nous a conduits dans le monde où nous vivons soit suffisamment bridée pour que nous soyons désormais conscients et vigilants.

    Rien n’est acquis.

    J’aime beaucoup votre page, Frédérique. Merci pour vos réflexions.

  2. Merci Frédérique. Je me retrouve tellement dans ce que vous écrivez. Oui j’ai peur. Pour mes enfants. Pour mes amis. Pour le monde. Et j’essaie de vivre avec cette peur chevillée au coeur

  3. Vos mots sonnent toujours juste et vos réflexions tout aussi pertinentes.
    En effet, qui veut faire preuve de courage doit reconnaître et maîtriser ses peurs.
    Bien à vous Frédérique.

  4. Il y a du vrai dans ce que tu dis Fred. Mais je ne penses pas que ce soit la peur qui ait sauvé le Sapiens Sapiens. L’histoire a montré et montre encore que ces deux qualificatifs sont fragiles et que malgré les millénaires, nous ne les maîtrisons toujours pas. Chaque fois que le bestiau érectus a eu la seule trouille au ventre, ça s’est toujours soldé par des milices un peu plus armées, un canon plus gros que celui du voisin et des résidences fermées isolées et hermétiques à la Kauffman et machin. Non, ce qui a sauvé le Sapiens, ce sont avant tout ses méninges. Son aptitude à mettre sa peur de coté et à réfléchir. Ce n’est pas un hasard si l’obscurantisme et le fondamentalisme touche en premier lieu les pays et les populations laissés pour compte. Sans aller jusqu’à Neuilly, je ne penses pas que la classe moyenne de tout pays industrialisé ayant un travail, un toit pour la petite famille et l’auto devant la porte pour aller la promener le dimanche aille défendre les armes à la main un paradis hypothétique peuplé de vierges et de beaux mecs. Personne n’est blanc, personne n’est noir et on récolte toujours ce qu’on sème. Faire la fête en chantant « Même pas peur » sur l’air des lampions n’y changera rien. Il reste du chemin à faire pour que Sapiens Sapiens devienne quelqu’un de fréquentable et peut-être que quelques millénaires de plus n’y suffiront pas…

    • Coucou Moustache, contente d’avoir de tes nouvelles. Alors je ne dis pas que c’est le seul élément qui a sauvé Sapiens Sapiens. Mais sans la peur, il ne s’en sortait pas, c’est certain. Notamment parce que cela augmente la capacité d’adaptation qui, elle , est primordiale dans l’évolution d’une espèce aussi fragile que la nôtre. Mettre sa peur de côté, c’est bien, mais de quelle manière ? On ne peut pas se contenter d’évacuer la question par une injonction, cela ne fonctionne pas. Et aujourd’hui comme hier, on sait que la peur – refoulée, incontrôlée, incomprise (liste à compléter) – est le meilleur terreau de la haine et du rejet, surtout quand elle s’encanaille avec l’ignorance.

      • « Nous allons intensifier nos frappes, choisir des cibles qui feront le plus de dégâts possible »….
        C’était ce matin même le Sapiens en chef qui a dû lire mon petit mot (Si c’est le cas, tu as le gratin des lecteurs sur ton blog :-))!!!
        Cette déclaration à la « Armons nous et partez!  » est-elle le résultat de la trouille ou d’une réflexion sur les causes du problème?…Est elle l’élément qui va nous sauver ou celui qui est en train de nous faire remonter dans l’arbre à nous gratter les couil… pardon, les puces?
        That is the question

        • A laquelle je n’ai pas de réponse 🙂

          • Y yo tampoco ma chère…
            C’était juste pour illustrer que ce n’est à mon avis pas la simple peur qui a mené Lucie vers l’évolution et que l’acquis que nous avons est fragile. Sans sa jujeotte, elle serait encore à trembler sur sa branche ou tiendrait une kalashnikov pour tirer sur toutes les ombres qui bougent et qu’elle ne connaît pas… Au choix…
            J’aime bien ton site, Fred. Même si je mets (rarement) les pieds dans le plat :-))
            Continue !
            Biz a toi et à ton Sapiens Sapiens

  5. Bonjour Frédérique,

    Depuis bien longtemps , je ne participe plus à votre blog quoique la sympathie demeure. Les blogs sont tombés en désuétude, c’est ainsi et c’est dommage pour l’émulation qu’ils généraient dans leur diversité. Hélas, il fallait en payer l’addiction…lourde, souvent. Je m’exprime, sous mon identité réelle, en contrepartie, je ne vais pas sur les blogs modérés (ni sur les extrémistes, ceci à l’intention de la DGSI ,mes études furent en en classe S, pourvu qu’ils s’en fichent !) . Mais en état d’urgence (poétique) , je peux m’autoriser une loi d’exception romanesque…
    J’ai beaucoup apprécié votre billet d’abord parce qu’il dit que vous allez bien ensuite parce que le fond, je le partage, globalement. Il se distingue de la philosophie de bistrot qui devient l’alpha et l’oméga de la pensée. Je ne vais pas en faire l’exégèse, je suis , en particulier mauvais archéologue . L’homo est trop erectus, sapiens pas beaucoup, çà pionce énormément (éléphantiasis,), çà pense peu….et l’attitude générale de l’espèce est la barbarie sous toutes les latitudes….
    Votre article , dans sa tonalité, fait du bien, il bouscule le galvaudé « vivre ensemble’ pour pointer son corollaire « Chacun de son côté, chez soi, pour soi, entre soi »…Je peux témoigner que pour défendre les idées que nous partageons, il faut se battre, y compris auprès d’esprits qui se veulent éclairés ( éclairés parce ce qu’ils ne sont pas des lumières!!!) .Taxer de « barbares »permet toutes les dérives. La doxa officiel veut terrasser le « mal » , en buvant des bières. A ce train (d’enfer) les piliers de bistrots auront droit à la légion d’honneur, aux pompes de la république et à des épitaphes du genre « Sa vie fut une brève de comptoir »…Il va de soi que j’aime les cafés, terrasses tout comme un autre mais ce n’est qu’un « saoul » produit de mon attitude dans la vie. Je constate que le « petit peuple » a bien plus de sagesse que les intellos qui confondent pensée et égosillement…Au XVIII° siècle, ils auraient finis en-roués….Hélas, la sagesse populaire a d’inquiétants résultats dans les urnes….Au passage, l’humour et la causticité dont j’use et abuse sont d’excellents excipients mais il faut ,aussi, avoir le courage de ne pas hurler avec le troupeau et le dire…Pas toujours, aisé !!
    Votre besoin de silence me sied. Il participe du calme, de la sérénité, de la fermeté de convictions qui me semblent être les paradigmes de la résistance citoyenne (vous trouverez la définition de ce mot dans un vieux dictionnaire) . Nous venons d’assister à un très mauvais et très douloureux western. Les desperados ont fait mal , ils pourraient faire , encore plus mal. Ils ont fracassées , non seulement des vies ce qui est une tragédie mais ils ont , aussi, foutu en l’air les égoïsmes individuels qui ne veulent pas être concernés, ni atteints par ce qui dérange. Le confort « cosy » à deux balles en a pris un coup et ce n’est pas « sexy . Le modèle Bobo a des bleus à l’âme !!
    Les branquignolles radicalisés ne gagneront pas parce que la vie ne se tue pas…La mort en a trop besoin pour faire ses ravages ! Les générations précédentes ont connu occupations, bombardements. Vaille que vaille , la vie a continué avec des euphories et des danses…. macabres , pour certaines, hélas !
    La situation actuelle est trop complexe pour être enfermée dans une seule analyse et sans solution évidente et sûrement pas à court terme. J’ai l’impression d’avoir à faire à un gigantesque puzzle mouvant qu’il faudrait prendre le temps d’assembler et ce serait long , sans garantie de succès. Le temps long est un anachronisme dans notre société et dans le monde politique.
    Je suis sceptique, parce qu’il est plus facile de gesticuler que de faire, que les mesures sécuritaires prises arrangent beaucoup d’intérêts , que des décisions déchirantes s’imposeraient en bousculant bien des situations….Que les credo de la connaissance et de la science comme moyens de résolution des problèmes restent trop importants….Les poètes ont peu de place en nos cités, pourtant , ils sont les seuls aptes à saisir l’irrationnel, à capter les pulsions de vie, de mort ,de puissance….Bien des manifestations culturelles peuvent sembler de l’ordre du divertissement superficiel. Peut être , ne sait on pas écouter ce qu’elles voudraient dire ou ce qu’elles disent du fonctionnement social. Elles restent reléguées dans les marges plus ou moins discriminées ou dans celles du profit ….
    Toutes les analyses n’empêcheront pas l »humanité d’être poussée au cul par les changements climatiques, les exodes frappent , déjà, à la porte. Les tragiques événements en sont un épiphénomène. L’humanisme se révèle , pour beaucoup,un produit de luxe et de façade. Le développement durable du désarroi va s’installer dans le paysage. Cette tragédie peut très bien être classée sans suite au profit des privilégiés….Je n’abonde pas dans le marché des scénarios catastrophes, (ben oui , nous sommes dans un ordre marchand, il est normal d’agiter la peur et de vouloir l’argent de la peur) mais dans leurs radicalités, ils ont un mérite. Ils permettent d’envisager des stratégies pour « après » et donc de faire jaillir « ce qu’on appelle l’aurore » !!!

    Bon, j’ai été trop long, il faut que je veille aux risques chimiques, penser à nettoyer la pomme que je m’en vais croquer……Je dors à l’abri des tsunamis, par contre pour les secousses telluriques et les explosions atomiques , çà craint !!!!

    Amitiés et Merci, Bien à vous (rapidement) Frédérique !!!

    Billet assigné à résilience

    • Bonjour Patrick, merci de votre visite et de ce long commentaire. Vous avez raison, les réseaux sociaux ont pris la place des sites et défait les conversations qui pouvaient s’y tenir. C’est dommage mais nous n’y pouvons rien, en effet.
      Je modère les interventions pour deux raisons. D’abord parce que je suis responsable des contenus publiés sur ce site. La liberté d’expression n’est pas une autorisation à tous les débordements. Et puis il y a parfois des attaques en masse de commentaires indésirables,truffés de liens commerciaux ou viraux. Certains échappent à la vigilance des systèmes de sécurité,cela évite qu’ils se retrouvent dans les commentaires du site.
      Merci pour ce partage, la situation est complexe c’est vrai. C’est pourquoi l’action de chacun.e.s doit être considérée comme une participation à un vaste mouvement collectif qui nous dépasse, certes, mais auquel nous ne pourrons pas nous soustraire.

  6. Chère Frédérique,
    Je suis allée à Paris le 20 novembre, le jour même où tu publiais ce billet. On m’avait dit  » n’y va pas » et je dois avouer que j’ai été tentée d’annuler. Pas seulement par peur (je n’étais pas trop rassurée) mais parce que je n’avais pas envie de voir la ville éteinte et quadrillée par nos supermen. En fait elle paraissait presque normale. Je dis presque parce que tout de même « on en parlait partout », que la queue au musée où je suis allée voir l’exposition intitulée justement « Qui a peur des femmes photographes » était assez maigrichonne. Bien-sûr partout où on entrait, on présentait son sac, mais on voyait bien qu’ils ne prenaient la peine de vérifier que ceux dont le « faciès » pouvait ressembler à un fauteur de trouble. Quand j’ai pris le métro pour aller chercher mon train de nuit, -relativement vide pour un samedi soir- toute une fournée de jeunes militaires a envahi le wagon et j’ai regardé, le cœur navré, ces jeunes visages aux yeux vides. Nous ne sortirons donc jamais de ces engrenages fous!
    Merci pour ce billet si juste et si délicat comme à ton accoutumée.

    • Merci de ta fidélité à ce site, Zoé. Nous sommes entrés dans une époque de rage,c’est ce qui arrive quand on pousse les individus dans des retranchements existentiels intenables et que l’action collective est systématiquement empêchée. Et puis tout est devenu spectacle désormais,nous vivons dans un vaste théâtre où le malheur fait un tabac tous les soirs à guichets fermés. Il faut donc déserter les lieux pour remettre la vie à sa juste place. Je sais que tu fais partie des gens qui sont depuis longtemps dans cet élan. Merci aussi pour ça.


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