Il aurait fallu une horloge, une grosse, une qu’on remonte à deux bras, qui couine, qui grince, qui sonne et surtout qui fait tic tac. Mais comment deviner qu’un soir, en rentrant chez soi, tout d’un coup on allait désirer ce genre de présence – une comtoise bruyante et ventrue. C’est pénible pourtant, il faut la remonter, ça craint l’humidité, un rien la grippe. C’est moche bien souvent, ça coûte un bras, faut l’entretenir. Mais ça meurt pas, non. Ça meurt pas.

Et puis ça couvrirait le bruit d’une respiration qui se cherche, d’un soupir qui s’étrangle. Ça donnerait pas son œil vitreux, tête en arrière, langue pendante. Pas besoin de nettoyer l’urine d’un corps qui ne répond plus, pas besoin de serrer sa chair froide pour la réchauffer. La comtoise, un coup de clef, un peu de cire, et elle repart. Te lâchera pas comme ça, en plein milieu, au moment où tu t’y attends pas – mais est-ce qu’on s’y attend jamais ?

Elle sera trop grosse pour la mettre dans un coffre, trop lourde pour qu’on puisse la porter au milieu de la nuit en criant : « Eh toi que j’aime, reste là ». Elle ira pas se cogner dans une cage, à hoqueter à grand coups de spasmes, gueule ouverte sur un cri qui ne veut plus sortir. Elle se raidira pas, nuque cambrée pour choper une dernière goutte d’air avant de caler net, sans prévenir. Pas de risque qu’on reste à attendre, des fois qu’elle bougerait, même quand ça fait trop longtemps pour que ça puisse arriver.

Elle te crèvera pas le cœur à lui plier sa couverture, à jeter le contenu de son bol qu’elle n’a pas pu avaler – pourtant c’était du bœuf haché, du frais, du bon – avant de le laver pour le ranger avec une laisse, une brosse pleine de poils et une balle en plastique vert. Il faudra pas creuser un trou, la porter dans une brouette jusqu’en haut, sous les arbres, pour la coucher dans un drap bleu. Ni lui mettre pour la route, une rose, un dernier os et son bâton – va chercher, va chercher.

Ouais, il aurait fallu une horloge, une grosse, une qu’on déteste. Pour lui filer des claques énormes, des coups de lattes et de marteaux. Pour la foutre en miettes, pas se demander ce qu’on aurait pu faire, même si c’était fichu et surtout pas chialer chaque fois qu’on regarde dehors, qu’on jette une croûte de fromage, que la pluie froide coule sur la terre, qu’on entre dans des pièces vides : « Eh, toi que j’aime, c’est moi. Et toi, t’es où ? ».

 

crédit photo Frédérique Martin

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27 Responses to Il aurait fallu une horloge
  1. Vos mots sonnent ce chagrin gras pour nos bêtes qui s’accroche à chaque coin …
    Je connais bien ça et partage.

  2. Je pose la main sur le balancier de l’horloge et je referme la vitre…

  3. Oui, là-haut sous les arbres, évidemment ! C’est elle qui m’accueillait en premier à chaque fois que j’arrivais. Ah bordel !

  4. Merci, Frédérique, de me faire pleurer en arrivant au boulot.
    La grande supériorité du chien sur la comtoise, à mon avis, est qu’il rythme plus fidèlement le temps. On a jamais vu une horloge venir vous tourner dans les pieds à l’heure de la soupe ou poser un menton énamouré sur votre genou à celle du câlin. Chienne de vie…

  5. Après les chiens disparus ,oui on s’attache aux objets.ont-ils une âme?en tout cas la notre trouve un réconfort dans leur présence.

  6. Christophe Sanchez 9 novembre 2010 at 11:41 Répondre

    Bon dieu, pourquoi s’attache-t-on autant à ces animaux, à croire qu’il comble un manque d’humanité. Je regarde l’horloge aussi, souvent…

  7. Mert, je l’avais vu gambader à tes côtés il y a quelques jours sur la vidéo où je reconnaissais les lieux. Je n’ai plus de chien à cause de ces chagrins parce que des connards me les avait réduits en serpillière. Et même si c’est son vieil âge qui l’a emporté, ce n’en n’est pas moins douloureux. Ton texte est un très bel épitaphe.

  8. A prèsent, lorsque j’arrive avec la voiture, il y a un Julo qui pleure après le coffre! Et l’on viendra me dire qu’un chien n’a pas de mémoire! Foutaises! Julosement vôtre Narkia for ever!

  9. Et de toute façon, la comtoise, si on l’avait eue, il aurait fallu l’arrêter, ce jour-là, en même temps qu’on aurait drapé de noir les miroirs.

  10. Ouais-ouais-ouais-ouais-ouais-ouais…

  11. Et moi ce n’est à un chien que j’ai pensé en lisant les premiers chapitres, mais à mes proches, à ma mère qui est morte cet été, d’un battement de coeur qui lui a manquait, un seul petit battement, il s’est arrêté net !
    Merci Frédérique pour ta sensibilité et la beauté de tes mots !

  12. Oui, on arrêtait l’horloge dans certains « pays »… pour arrêter le temps ou faire cesser ce bruit atroce des heures qui ne passent pas…

    Enterrer son chien, on ne dvrait pas le faire soi-même. On ne devrait enterrer personne d’ailleurs, encore mieux. (J’ai pensé aux enterrements des petits oiseaux de mon enfance. Il y a une chanson d’ailleurs non?)

    Amitiés, Frédérique!

  13. « Ca meurt pas » un amour comme ça, ça vous remplit les bras, vous accompagne des yeux, vous dit « prends-moi », j’ai besoin de toi ; vous dit son immense confiance à vous suivre, son impatience à vous attendre. Un amour comme ça c’est d’un silence … ! Elle n’aimerait pas votre colère toute humaine certes. Je compatis.

  14. C’est vrai, son regard disait ça. Tu mets des mots qui me le font découvrir. Elle était là. Tellement inséparable de vous.

  15. @ Frédérique : C’est une sourde colère… mais j’y tiens à ma petite colère sourde. (Et pourquoi que je serais humain?;)

    • @ Gibi et Depluloin : Ne me confondez pas avec Frédérique la photographe.
      @ Monch : Je ne comprends pas votre commentaire dubitatif. Pouvez-vous préciser ?
      @ A tous : Merci de vos lectures et de votre présence qui traversent la maison vide.

  16. La magie d’un langage littéraire pour un vrai partage autour de la sensibilité de ta souffrance pour la perte de cet animal. Le sentiment d’une très belle écriture et d’un très beau témoignage qui fait bien sûr penser aux pertes que l’on a connues et aux deuils à poursuivre en comptant sur le temps, non pas pour effacer mais pour transformer et peut-être com-prendre.
    A bientôt
    Jacki

  17. Je me disais que tu avais changé d’avatar…

  18. J’ai vécu cela en juin… Oui, ce n’est pas facile. Le plus dur, c’est quand on en parle à des gens qui s’en foutent et reçoivent la nouvelle presque distraitement parce n’est-ce pas, « ce n’est qu’un chien ». Dans quelques jours, j’accueille une autre boule de poils à quatre pattes; ça sera une autre histoire d’amour, j’espère aussi longue et jolie, même si on ne remplace jamais rien ni personne.

  19. Très émouvant, ma Fredaime. Garder sa joie intacte, malgré tout ça, surtout.

  20. Dans une ferme du Poitou,
    Un coq aimait une pendule
    Tous les gouts sont dans la nature….

    Bon, d’accord, la chanson de Nougaro finit mal. Mais c’est dire que les amours de substitution ne datent pas d’hier. Alors, une comtoise pour remplacer un toutou, pourquoi pas?..Bien que pour ma part, je pencherais plutôt pour une comtesse en remplacement de ma roturière d’épouse…. Mais bon, je ne sais pas si tout le monde sera d’accord!..A voir…
    Ce qui n’enlève rien au plaisir de lire tes textes. Bien, Fred!

    a+

    • @ Moustache : Hors de question de remplacer ton épouse ! Cette femme est une sainte, tu le sais d’ailleurs. Bien vu pour Nougaro, même si je n’ai pensé à lui qu’après avoir écrit le texte. Les véritables amours ne se remplacent pas, ils se gardent au chaud du souvenir. Je t’embrasse.


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