Crédit photo : Frédérique Martin

A force de s’aimer trop soi-même, avec cette complaisance et ce sans-gêne pleins de prudences infâmes, l’homme a fini par empêcher toute la création de respirer vers lui. Il se trouve maintenant posé sur la terre comme une chose à tout étrangère, lui qui s’était voulu son dieu ; ignoré de tout un monde qu’il voulait méprisé, seul et mourant tandis que partout ailleurs la vie monte et s’élève, partout poursuit son élan.
Entre le monde des hommes et le monde des mondes, il y a désormais cette immensité de vide : l’orgueil. Plus froid que tout le silence, plus creux que le néant et plus grouillant de monstres qu’une évocation diabolique : l’Orgueil.

Fragments – Armel Guerne – éditions Fédérop

L’article que j’ai consacré dans ce carnet à l’écrivain Armel Guerne, vient de paraître dans le n°16 de la revue Les cahiers du moulin. A cette occasion, je relis ce passage des Fragments et me revient en écho, une phrase de Femme vacante 
« L’exigence est la plus haute forme de l’orgueil ».
Il faudrait entrer dans le détail fastidieux de l’expérience pour relater d’où viennent ces mots et comment ils se sont imposés. Or la preuve est faite que la vie sans fard donne de médiocres histoires. Mais quoi, rien n’interdit d’en retirer quelques avantages, dont celui de ne plus être dupe.

La boursouflure du moi, voilà ce dont il est question. Cette flatulence cérébrale, est avant tout la marque du mépris stupéfiant dont elle tire sa substance. Vertu de pacotille, elle autorise à exiger d’autrui la conduite irréprochable, la dévotion parfaite et le sens de l’abnégation qui lui font cruellement défaut.  On peut ainsi  accabler la société, les cons, ses amis, ses ennemis (qui peuvent être les mêmes), le cousin Fernand ou la pucelle d’Orléans, d’invectives glaireuses qui jaillissent des crevasses intimes où elles ont épaissi. On obtient de cette manière, un auto portrait saisissant, pour peu qu’on prête attention aux anathèmes de toutes sortes qui ne manquent jamais de fuser chez l’impétrant.

Le manque d’assise intérieure ne suffit pas à faire l’orgueilleux, on serait submergé dans ce cas. S’y rajoutent une mollesse de tempérament, une frilosité constitutive qui conduisent à reprocher comme un grave manquement ce qu’on est incapable de donner soi-même. Le tout à l’abri de la sainte exigence dont il est bon de se rengorger en omettant de se retrousser les manches. Refuser tout net de descendre en rappel pour inspecter les lieux, c’est aussi suspecter les regards ou les mots de vouloir révéler le cloaque privé. C’est à coup sûr confondre le message avec le messager et se condamner au qui-vive. Au bord de la congestion, il ne reste plus que le piédestal pour trouver un peu d’air et la sentence pour évacuer le fiel. Tous les dindons le savent, qui en abusent.

De qui se moque-t-on ? Il paraît qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné. Mais on vous en prie, ne vous restreignez pas ! A l’orgueil, on peut opposer la fierté d’avoir conquis sa singularité et l’humilité de reconnaître ses manques, ses faiblesses et ses empêtrements. On s’abstiendra cependant, de céder à la modestie qui est le masque derrière lequel vibre l’envie pitoyable de regards admiratifs et d’acquiescements inconditionnels. Fausse par nature, elle ne sert qu’à mentir, aux autres comme à soi-même. N’être que soi, donc, mais l’être entièrement.

L’orgueil est toujours mal placé, inutile de l’aider en lui offrant le couvert. Il sépare, blesse et tue avec constance, personne n’est épargné. Une fâcheuse disposition à l’admiration, doublée d’un manque de discernement, conduisent à le croiser de manière persistante. Il change de visage, jamais de méthode. Ce serait utile de s’en souvenir lors d’une prochaine rencontre où coulerait le jus de nos méprises. Il en faut du temps, du courage et de la lucidité, pour lâcher la clinquaille et réserver ses élans. Dont acte.

135 Responses to Orgueil et modestie
  1. Eh ben, paraît que la D. S….e est en panne ? 😀 😀 😀 😀 😀
    Bon, c’est pas charitable mais quand on a une occasion de rigolade, faut pas hésiter…

  2. Moi je suis un petit caillou, je le disais récemment à Frasby. Mon ego est si dur que tout glisse n’dessus. Et je suis humble au point de de péter tous les rouages des machines en me glissant n’dans.
    Et chtoc.
    (Mais je ne peux pas, hélas, me draper comme Depluplu)(soupir)(enfin ! Je me logerai dans ses sandalettes, et pis voilà).

    :0)

  3. (Et oui, je pète tout toujours deux fois. C’est ça, les sérial-cailloux.)

    :0)))

    • Alors ma petite Sophie, on travaille trop, on est au bord de l’épuisement nerveux. Les sandalettes à Depluloin, pourquoi pas les tongs à Monch tant qu’on y est ?

  4. @FM. Dites tong, vous !

  5. @ Sophie K. : Oui, ça sent le « nervous break-ché pas quoi »!! Pour la peine, je vous offre ma couronne de lauriers. Me suis assis dessus mais ça le fera quand même!

  6. C’est moche de se moquer des affaiblis, très moche, ouaip ! J’ai noté les noms.

    Sophie, spéciale dédicace pour toi petit caillou.

    http://www.youtube.com/watch?v=rXCQqtPooCw

  7. J’ajoute un crayon bleu. J’ suis trop gentil.

    • Bon alors, nous avons :
      1 paquet de blocs Rhodia
      1 crayon bleu
      1 intention non formulée (Depluloin, je vous oublie pas) et forcément malhonnête

      Ben… on est pas sortis de l’auberge. On est loin de tous les …thons qui existent. C’est normal, on débute : Soyons MODESTES !

  8. … attirée par la modestie et retenue par l’orgueil…

  9. Merci Anna (dommage, j’aime pas trop Salvador, mouhahahaha ! Chus plutôt du genre « caillou qui roule »…)

    Nan, je frôle pas le nervous machin ! Je me sens super super super bien. Super.
    Je viens de boucler ma charrette, là. Quasiment, quoi. Alors ça va.
    Ça va super.

    Bon. Café.

  10. Vous voulez pas une gomme ???

    (Pssst: c’est d’la bonne)

    • @ Vinosse :Si vous voulez, tout est bon. Mais, je rappelle le but de l’Annathon : Réunir des fonds pour acheter un ordinateur (non, mais, faudrait suivre un peu).
      @ Tor ups est grande et sait tout :0)
      @ Sophie : Santé !

  11. Allez, pas de p’tits gestes, mais un grand : j’ mets dans le plateau un crayon rouge, un vert et… une plume sergent-major (elle provient d’une brocante mais, astiquée, elle f’ra l’affaire) !!!

  12. Et moi j’offre le porte-plume avec un petit hublot dans le manche où on peut voir une de ces beautés anciennes vétue d’un corset.

  13. Nous voici bien avancés! Je sens que Anna est totalement rassurée! Bon, je continue de chercher…

  14. Euh… non, les bijoux de famille!

    • @ Depluloin ! Je ne relèverai pas vos âneries de fond de classe :0) Sachez que je viens de recevoir le traité de la ponctuation française de Drillon, dont vous nous aviez dit tant de bien et que j’ai acheté sur vos conseils.

  15. Ça se voit qu’il s’appelle pas Dupanloup !!!

  16. Je connais un père Dupanloup mais il n’est pas très fréquentable. C’est de lui dont vous parlez Vinosse ?

  17. Oui, Dupanloup, ça me dit quelque chose… (Frédérique, je vous sens remontée comme une horloge! Ça va tomber dru!!)

    • @ Depluloin, je viens de lire un article qui m’a foutu en rogne et plus que ça.
      Je l’ai mis en lien sur ma page FB, que ce réseau serve au moins à quelque chose.

  18. @ Frédérique : Hélas, je renonce à FB qui me demande un mot de passe qui change tous les jours, et puis…

  19. Bonjour Frédérique, Je prends le temps ce matin non seulement de lire autant que je peux (aujourd’hui c’est comme dimanche pour moi) mais aussi de laisser un commentaire… Parce que ce que vous dîtes résonne très largement en moi, et que c’est vachement bien écrit. Deux raisons de laisser un mot (la troisième c’est pour vous faire un coucou), simplement dire « oui, c’est ça! »
    Belle journée!

    • @ Damoiselle : Votre attention me touche. Je vois que nous parlons de la même chose et que cela résonne en vous comme cela résonne en moi. Une sorte de chant ? :0)

  20. Un chant revendicatif, oui, de ceux qui ne laissent pas le miel couler en tout propos pour l’adoucir. Duotons donc, je dirais même symphonisons et portons ces mots aux oreilles légèrement bouchées, c’est le mieux que l’on puisse faire (si ce n’est un devoir). Sacré leitmotiv qui tantôt prendra racine dans des terreaux dénudés mais aspirant à la germination, tantôt passeront comme l’eau au travers de terres desséchées, impropres à cultiver la vérité propre, la chute des masques dont on se pare, évitement de soi et des autres…
    Je m’en vais de ce pas partager votre texte!

  21. C’est un de ses morceaux que je préfère… Merci de me l’avoir rappelé! 🙂


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