Dimanche après-midi, il pleut. J’arrive à Montauban pour terminer ce week-end de travail dans un groupe de parole pour parents endeuillés, membres de l’association Jonathan pierres vivantes. Comme un premier rendez-vous fragile, la perspective de cette rencontre vibre en moi depuis qu’elle m’a été proposée et que je l’ai acceptée.

Ils m’ont tout d’abord invitée à partager leur repas. Des œufs mimosa, une salade d’endives et de haricots verts, un poulet froid, une brioche aux fruits confits et l’excellent café chaud dans sa thermos. Tout était simple et tout était bon. Pendant que nous déjeunions, des rires légers, une brusque poussée de chagrin, des regards graves et un feu nourri de questions. En une heure, le cercle était formé. J’ai senti se mettre en place cette tresse humaine propre aux groupes. Tout naturellement, nous avons poursuivi l’échange autour de la grande table qui nous avait réunis.

Au début nous étions dix – six femmes et quatre hommes. Nous avons évoqué mon parcours, la place de l’auteur dans la cité, leurs goûts en matière de lecture et le rapport qu’ils entretenaient (ou pas) avec la fonction cathartique de l’écriture. La conversation finissait de nous souder dans l’attente de ce point de bascule où ce serait à eux de se présenter et à moi de les écouter.

Au début nous étions dix, bientôt nous serions quinze.

L'enfant rouge - Huile de Maggy Masselter

L’enfant rouge – Huile de Maggy Masselter

Ils sont apparus, portés par la mémoire incandescente de leurs parents, par le souvenir toujours net des circonstances, du jour, de l’heure exacte où la séparation a été consommée. Les grands sont venus les premiers, avec leurs voitures éventrées, leur casque de moto, leur troisième mi-temps, les gyrophares, les coups de fil abrupts et les visites nocturnes. Parmi eux, il y avait un enfant unique, les autres avaient des frères et sœurs. Ils se sont assis avec nous, près de leurs mères et pères dont les voix fléchissaient par moments, lavées de larmes intarissables. Parfois, l’un des parents se tournait vers moi et me laissait puiser dans son regard nu, direct et profond.

Ces quatre jeunes hommes, à la présence encore bouillonnante, ont fait cortège pour accueillir le petit dernier, celui qui n’avait pas trois ans quand nous l’avons suivi au bord de l’étang, sur cette berge qui ne se laissera pas oublier de sitôt. Sa peau chaude était palpable lorsque sa mère, unissant ses bras en berceau, nous a mimé l’enfant à son cou, lui chuchotant une phrase qu’elle conserve depuis, comme une amulette : Merci maman.

Ils étaient cinq, cet après-midi là : Benjamin, Nicolas, Matthieu, Vianney, Yvon. Un temps pour chacun et de la place pour une parole mesurée jusqu’à son épuisement. J’ai pensé au titre qui attend patiemment en moi de trouver son texte, Le retournement des morts. Traduction du Famadihana, ce rite funéraire Malgache qui unit régulièrement les morts et les vivants dans de grandes fêtes où l’on exhume les corps pour leur offrir des présents et de nouveaux suaires.

Benjamin, Nicolas, Matthieu, Vianney, Yvon, les mots seront mon cadeau. Ils concluent le texte fondateur et jamais publié – « Les yeux de la taupe » – dont j’ai parlé dimanche. Ce texte, qui m’a permis de faire mes premiers pas d’écriture en explorant ma terreur d’être désenfantée, s’achève sur un vers de Sully Prudhomme. Vous le partagerez avec vos parents et vous les remercierez en mon nom. Pour leur confiance ; pour s’être laissés approcher dans l’extrême dénuement de la douleur ; pour ces témoignages poignants d’un indéfectible lien à leur enfant bien-aimé.

« Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux
Ouverts à quelque immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux
Les yeux qu’on ferme voient encore »

 

Le poème intégral ; Maggy Masselter

12 Responses to Les yeux qu’on ferme
  1. Très beau texte Frédérique. On imagine de belles rencontres de dix à quinze.
    Il n’existe pas de mots pour dire ce deuil : ni orphelin, ni veuf(ve). On est dépossédé, « désenfanté ».

  2. Quand les larmes touchent le papier par le chemin du cœur , par une belle émotion se laisser porter et envahir. Merci pour ce temps.

  3. Tu es une belle personne.

  4. Quand on est jeune et que l’on vit encore chez ses parents, la peine est double : l’arrachement d’un frère ajouté au chagrin de ses parents, avec chaque jour, la crainte que la folie ne les gagne. Heureuse de constater que cette association prend les fratries en compte, car on n’a pas l’habitude…

  5. Un beau poème. Un beau tableau. Et un beau texte.
    Merci Frédérique.
    C’est un plaisir de te lire.
    Merci aussi de nous faire redécouvrir Sully Prudhomme.

  6. Magnifique texte. Que dire d’autre ?
    Courage à ses parents confrontés à de tels drames.


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