Des petites pommes jaunes jonchaient la route. Juliette s’arrêta pour en ramasser une, de la taille d’un œuf, provoquant par ce geste le persiflage des merlots. Elle l’essuya contre son tee shirt noir avant de mordre dans la chair dense qui lâcha un jus suret. Elle se demanda si cela valait la peine de les prendre au retour pour ajouter de la pectine à ses gelées, comme sa mère le lui avait conseillé. Près d’elle, caché par le feuillage, un pic-vert attaqua un chêne résigné. En contrebas, un tracteur laminait la terre avec l’entêtement d’un vieux pachyderme.

Les quelques maisons qui bordaient la route se ramassaient sur elles-mêmes, tassées dans un fond de sommeil. Juliette reprit sa marche. Elle avançait vite, d’un pas souple, en quittant la petite route pour un chemin de terre parsemé de pois de senteurs. La lumière adoucissait la ligne d’horizon et l’air encore frais voilait par instant le silence. Un champ de tournesols aux têtes effondrées bordait le chemin sur le côté gauche. Deux chiens, un roquet blanc et un noir massif, en surgirent sans bruit. Juliette serra le canif qu’elle tenait dans sa main droite. Par un effet de surprise réciproque, tous trois se figèrent avec méfiance. Au fond de son sac à dos, la bouteille d’eau heurta le téléphone portable et le trousseau de clefs.

Ils aboyèrent dans un même élan – grondements graves du vieux mâle et staccato rageurs de son compagnon – pour un pas de deux bien rôdé. En quelques sauts de cirque, le petit se projetait en avant pour reculer encore plus vite, tandis que le chien noir progressait sans faillir. Juliette lorgna sur le bâtiment agricole délabré devant lequel elle s’était arrêtée. Jonché de briques édentées, de culs de tonneaux en plastique bleu et de ferrailles lépreuses, l’endroit transpirait la violence et la débilité. Tout à fait ce genre de dépotoir où l’on bute sur des cadavres nus quand on y cherche refuge.

Et puis les chiens furent sur elle. Le blanc reniflait son survêtement, fouaillait ses mollets tandis que le noir lui tournait autour. A plusieurs reprises, elle sentit les dents effleurer le dos de sa main, celle ou nichait le couteau replié. Juliette s’agrippa aux bretelles de son sac à dos et roucoula un flot de paroles aux teintes douces, encourageantes, flatteuses, une litanie enjôleuse, un serpentin de cajoleries. Les chiens gardaient leurs oreilles dressées.

Un vélo déboula sur le chemin en faisant retentir son timbre à plusieurs reprises. Une fine silhouette le conduisait, perchée au plus extrême point d’équilibre, une main levée retenant un curieux haut de forme en paille, sanglé d’un ruban bleu. Les pans de sa robe chamarrée voletaient autour d’elle. A chaque soubresaut, Juliette croyait la voir valdinguer. Le timbre de la sonnette retentit encore une fois. Les chiens s’étaient figés. Le vélo cahotait de plus en plus vite, emporté par la déclivité du sol. Quand la femme croisa Juliette, elle lui sourit de sa bouche édentée dans un visage fourbu de rides où luisaient ses prunelles extatiques. Elle pencha la tête – Bononononjouououour – en filant droit devant elle, la sonnette en furie, les deux chiens à ses trousses.

 

44 Responses to Pommes jaunes sur pois de senteur
  1. Ooooooohhh magnifique! M’en vais le relire!! On dirait du « Mon chien aussi » ! C’est un grand compliment! (C’est même mieux – parce que je suis galant n’est-ce pas!:))

  2. Ouf j(ai eu peur! J’ai bien cru qu’ils allaient la manger!

  3. j’y étais…
    m’a remis en mémoire un souvenir d’enfance d’un tête à tête avec des chiens galeux dans une rue un soir…
    très beau et savoureux (comme cette pomme jaune au jus suret)

  4. Non, bon. Frédérique Martin c’est Frédérique Martin. (Là, je me surpasse.)

  5. A quelle page sommes-nous que j’y glisse mon lacet 🙂 Beau !

  6. Comme quoi les fées peuvent aussi se jucher sur les vélos sans freins. (C’est même mieux que les balais.) :0)

  7. Michèle (Pambrun) 7 août 2011 at 13:05 Répondre

    J’aime « le chêne résigné », les « maisons tassées dans un fond de sommeil », « l’air encore frais voilait par instant le silence », « un champ de tournesols aux têtes effondrées », « un roquet blanc et un noir massif », le « visage fourbu de rides », « la sonnette en furie, les deux chiens à ses trousses » (belle chute).
    Votre hypotypose du bâtiment agricole.

    Et ces pommes jaunes, on en mangerait. Le titre aussi (on en mangerait 🙂

    C’est un plaisir de vous lire.
    (Je suis en train de relire « L’écharde du silence »).

    • @ Michèle : Et c’est un plaisir d’être lue et si bien lue :0) J’ignorais que vous aviez déjà lu l’Echarde. Je travaille en ce moment-même à un nouveau recueil, bien avancé mais pas encore terminé. Je ne suis pas lasse d’écrire des nouvelles, c’est un genre qui offre de si vastes possibles, qui demande une telle précision. Merci pour le titre, je l’aime moi aussi. Peut-être le réutiliserai-je ailleurs, dans un livre. Qui sait ?

  8. Tu as mis le braquet supérieur ! Descriptions sensuelles, charnues, personnages chiens compris dessinés en quelques mots, fin clownesque. Et toujours ta cruauté et ta tension. Beau texte qui, pour moi qui te lis depuis un moment, marque une très grande maîtrise. Yaouh !

    • @ Gilles : C’est vrai qu’on se lit réciproquement depuis longtemps 🙂 Je travaille dur en ce moment, tu auras bientôt du boulot.
      (et merci, hein. Je ne vais pas bouder mon plaisir.)

  9. patrick verroust 7 août 2011 at 22:41 Répondre

    J’aime bien ce titre pour ce qu’il annonce de tendre , poétique, d’idées reçues. L’histoire de ce fantasme de peur, le rôle qui pourrait être tragique du petit chaperon rouge. Les trajets faits avec des angoisses au ventre oscillant entre plaisir de la pseudo aventure, peur d’une réalité qui pourrait bien se révéler effroyable, peur construites sur toutes les recommandations reçues, jeux et plaisirs troubles avec les faces noires de la vie, avec la sauvagerie
    . Ici, les chiens sont d’habiles passeurs et la vieille au vélo clôt l’histoire sur une pirouette de comédie italienne. Tout cela est plaisant, très visuel, cinématographique.

  10. Michèle (Pambrun) 8 août 2011 at 13:55 Répondre

    Si certains ont lu les treize nouvelles de « L’Écharde du silence », ce serait intéressant qu’on puisse en parler un de ces jours… Je suis en train de le relire…

  11. Un appel ? Voui, voui… 🙂
    Et après « L’Écharde », ce sera « Papier du sang » et « Zéro le monde »…:)

    Me suis commandé « Femme vacante », tout à l’heure. Z’ont pas de fonds dans les librairies…

    • @ Michèle : Ah mais vous vous attaquez à l’oeuvre complète, là :0) Je les ai tous lus ! Si, si 🙂 (Mince, faut que j’aille bosser, Michèle risque de manquer).

  12. Moi, j’ai lu l’écharde, zéro, papier, femme…

  13. Je n’ai pas lu Papier, ni Zéro, bien que je les aie depuis longtemps. C’est ainsi avec plein de livres chez moi, longtemps ils attendent et puis un jour, c’est la rencontre.
    Pour l’heure, je suis (après avoir lu la semaine dernière « Nos silences » de Wahiba Khiari, et « Le Paradis des Femmes » d’Ali Bécheur) à lire L’Echarde, arrêt obligé entre chaque nouvelle tellement chacune enfonce un coin. « Erratum » m’habite et ne me lâche pas. Tout à l’heure, je me suis pris « Cher Edmond » dans la figure. Ce qui est sidérant, qui te garde suspendu, c’est comment le texte, la matérialité du texte, sa sobriété, te colle la question traitée, en plein sur le museau et ça fait du bruit longtemps, longtemps. Je ne me rappelais une Frédérique Martin aussi percutante. Preuve qu’en 2006, j’étais pas prête, pas là, ailleurs, où ça ? Qu’est-ce qu’on peut être monocorde parfois, voir tout petit quand on croit voir grand. Pauvre de nous (pauvre de moi, of course -et souvent hors course 🙂

    • @ Michèle : Heu… 🙂
      J’ai moi aussi mes piles en souffrances, des textes qui attendent longtemps avant d’être lus, d’autres que je n’ai pas su apprécier à un moment et que j’ai pu « rencontrer » plus tard comme vous le dites si bien.

  14. Alors Michèle j’ai ressorti ma vieille écharde (même pas mal !) de ma bibliothèque… « Cher Edmond » est resté intact dans mon souvenir, toujours aussi désespéré. Ma préférée. Avec « Erratum », comme quoi on est d’accord ! Mais Michèle, que dites-vous de « Comme si je t’avais faite » ?

  15. Et Tolly ! Le vieux Tolly Hope ?

  16. « Comme si je t’avais faite », je l’ai lue hier. Et là cette éternelle énigme, qui n’en est pas une :comment cette belle jeune femme souriante qu’est Frédérique sait-elle tout ça ? 🙂
    Sérieusement, il est tellement de silence autour de ce qu’est l’homme… Et Frédérique dit les choses les plus terribles avec une telle justesse, une telle évidence.
    Quand on relit les premières lignes de cette nouvelle, après…

    Quant à « Une lettre pour le vieux Tolly Hope », c’est terrible. Foutu vieux. Et tellement ordinaire. M’a fait penser à une autre lettre, lettre d’un fils (qui est sur le Chemin des Dames), qu’un facteur du Cotentin est obligé de lire à un paysan illettré, il y apprend la mort de son propre fils. Là aussi il faut entendre le corps du texte…
    Et « Œil pour œil » ? Il faut se l’avaler celle-là aussi…

    J’ai en lecture aussi du Beckett (Premier amour), je reste dans un certain ton… 🙂

    • @ Michèle : Une de mes premières nouvelles publiées (Dina’s Song : Une berceuse pour Dina) traitait exactement du même thème que « Comme si je t’avais faite ». C’est un thème qui m’ a « habitée » longtemps et je ne suis pas sûre d’en avoir terminé. Beckett ? Il y a trés longtemps que je ne l’ai lu.

  17. C’est beaucoup mieux que tout c’ que j’ pourrais écrire… FM, j’ suis confus que Depluloin ait osé cette comparaison entre nous, même si elle me flatte, bien entendu. Je lui ferai rendre gorge à la première occasion.

    Le texte me plaît, et pourtant j’ déteste les chiens. Y a pas plus con qu’un chien, et j’ sais de quoi j’ parle vu que j’ suis un canidé moi-même. 🙂

    • @ Monch : C’est vous qui avez le blog le plus lu d’entre nous tous. C’est bien que vous avez deux ou trois dispositions 🙂 Et les lecteurs ne s’y trompent pas. Et sinon, j’adore les chiens.

  18. Qu’est-ce qu’il raconte mon chien aussi ? Est-ce qu’il lit ce qu’il écrit, au moins ? On se le demande 🙂
    Et je me disais hier (mais d’autres fois aussi 🙂 que c’était fabuleux l’écriture, quand elle est bonne, (comme la peinture, comme la musique, comme les gens, tiens aussi, bien sûr), il peut y en avoir cinquante mille, quand c’est bon, il y a les cinquante mille de bon, sans que ça se ressemble… C’est « l’aura » de Walter Benjamin, le non reproductible…

  19. Tout à l’heure, j’ai lu, je ne dis plus « relu », parce que je finis par me demander si je les avais vraiment lues, « Le Cri du guerrier », « Selon Jean », « Toc toc » et « Le numéro que vous avez demandé ». Après faut reposer le livre (et la tête), sinon on pète un plomb. Me demande dans quel état vous êtes après avoir écrit ça. Doit pas falloir venir vous demander un câlin, ni vous en faire un. Il faut sûrement un sas de décompression…

    « Le Cri du guerrier », peux rien en dire, gorge serrée.
    « Selon Jean », terrible, j’ai rien vu venir.
    « Toc toc », nom de dieu, une écriture serrée, (au plus près du tumulte crânien de Monsieur Czursisnick), faisant cohabiter présent et passé. « Jusqu’où peuvent aller les mères pour soustraire leur enfant au supplice ». L’exact inverse de la mère de Lucy et ces deux mères-là cohabitent en nous. L’enfer ce n’est pas les autres.
    « Le numéro que vous avez demandé », affreuse solitude qui provoque toutes les dérives et cette attention amicale de la vieille dame du compartiment, qu’on pensait seulement dévouée à son toutou.

  20. Pour Monsieur Czursisnick, à cause de sa liste de portes inventée « pour effacer de sa mémoire la porte en laque rouge et la poignée de porcelaine peinte qu’il avait contemplées durant des heures »,

    ces portes de JEA :

    http://motsaiques2.blogspot.com/2011/03/p-21-porte-porte.html#comments

    • Je m’attarde bien évidemment sur cette porte interdte au chien.Oui, mais lequel et surtout, pourquoi lui ? Voilà matière à une histoire avec seulement deux mots. Pourquoi lui ?

  21. Savez-vous que, restée branchée sur vos textes, j’ai cru qu’il y avait dans l’histoire de Monsieur Czursisnick un chien qui m’aurait échappé. J’ai donc relu « Toc toc » avant de comprendre que vous parliez de cette première photo prise par JEA.
    1) Vous êtes trop mignonne de parler seulement du travail des autres 🙂
    2) Relire « Toc toc » est indispensable pour bien voir l’agencement du texte et comment il se met en place. En écouter tous les rouages comme ferait un horloger…
    3) L’intérêt qu’on a pour chaque histoire tient à des raisons différentes. Pour celle-là, c’est vraiment pour moi comment la forme du récit colle au toc de Monsieur Czursisnick.

    • @ Michèle : Merci de relever cela, car effectivement, je cherche dans la structure des textes comme dans le rythme de l’écriture à rendre perceptible des situations, des émotions particulières.

  22. Tiens, je vais le relire ce texte. (Michèle, j’ai lu L’Écharde, et Papier du sang, et Femme Vacante.)

  23. Me rappelle un jour, j’étais à bicyclette et deux chiens me poursuivaient les mollets.J’avais les pieds levés hauts pour m’éviter la morsure mais je risquais la chute quand une vieille grand-mère a surgi et insulté les clébards, me sauvant in extremis. J’aime bien les chiens sauf quand ils se prennent pour les gardiens de l’enfer. Superbe ce texte, comme toujours.

  24. Je sais plus. c’est celui chez In8 ? et ton roman chez Balland, il sort quand que je le (pré)commande ?

    • @ Anna : Oui, c’est celui de chez In8 (ce n’est pas celui-là qui n’arrivait jamais ?) Balland, je ne sais pas 🙂 Mais pour Belfond, c’est en septembre 2012 ! Tu as le temps.


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