Je ne pouvais pas réagir à la vidéo qu’a postée REVOL dans les commentaires de mon dernier billet  Frères humains , par une simple phrase. Un film, comme un livre, est une manière de prendre la parole sans être interrompu, c’est donc aussi une forme de pouvoir. Toute manifestation de refus par la violence n’est jamais qu’une reproduction des systèmes mis en place depuis que l’homme a contacté en lui son insatiable soif de dominer les autres. Je ne dis pas que cette violence est inutile parfois. Elle est même souvent incontournable, sauf à accepter un asservissement total du genre humain par les plus agressifs. C’est regrettable, mais je n’ai ni la connaissance, ni la culture nécessaires pour trouver les moyens de changer définitivement la donne de l’esclavage mondial qui est mis en scène dans ces images. Pour autant, je ne crois à aucune solution finale.

Il suffit de penser un peu plus loin que soi pour admettre que oui, en effet « les choses qu’on possède finissent par nous posséder », que oui « le plaisir immédiat » régente la société de consommation, que oui « c’est la peur qui fait de nous des esclaves », qu’il est en effet criminel de contribuer « consciemment ou non à la démence de l’organisation sociale dominante » et que bien évidemment, les politiques « se chamaillent sur des points de détails pourvu que tout reste en place ».

Mais la démocratie, participative ou pas, a elle aussi montré ses limites. Le rêve d’un peuple humain qui se consulterait incessamment sur la manière dont ses membres doivent et peuvent vivre ensemble, reste un idéal parfaitement inatteignable aujourd’hui. Je ne le verrai pas, mes enfants non plus. Parce que toute assemblée restera une somme de gens différemment éveillés, conscients, intelligents ou cultivés. Des gens avec leur histoire, leurs avidités, leurs peurs et leurs propres désirs. Et oui, au bout d’un certain temps, les mêmes schémas se remettront en place. Les plus forts, les plus armés, les plus charismatiques, les plus déterminés, prendront à nouveau le pouvoir sur les autres.

Alors quoi ?

Je ne cesse de le répéter – mais on m’a appris que la répétition était l’âme de l’enseignement – et je vais le réaffirmer encore une fois aujourd’hui. Il n’y a aura aucune métamorphose des systèmes mis en place tant que ne se sera pas opérée une révolution au cœur de l’homme lui-même. C’est par le changement qu’il amènera individuellement sur lui qu’il pourrait exercer une véritable mutation dans sa manière d’interagir avec l’espace qu’il occupe, mais – et c’est ce qu’il a du mal à concevoir – qu’il n’occupe pas seul. Dans mes ateliers d’écriture, dans mes rencontres, dans mes lectures publiques, je ne dis pas autre chose : apprenez à écrire, à vous exprimer, apprenez à lire – c’est-à-dire à décrypter le monde – ou vous laissez les autres prendre la parole et décider à votre place. Le langage est l’expression de ce changement. Je veux être consciente de mes actes – la parole en est un – aller vers ce qu’il y a de meilleur en moi. Je n’ai pas d’autre projet de vie. Faire et dire. Etre et partager. Le combat des idées reste un combat. Sa finalité est de convaincre. Effervescence des mots, maniement des concepts, embrouillaminis. C’est une façon comme une autre de compliquer à l’extrême ce qui est autrement plus élémentaire à comprendre : je suis le problème et la solution.

Alors oui, je vais faire simple dans un monde si tarabiscoté qu’il semble impossible d’entrevoir un dénouement autre que son apocalypse – et peut-être bien qu’il y court, après-tout, ce qui n’est pas une raison pour se précipiter avec lui. Savoir qui on est, se combattre soi-même, vaincre ses peurs. Je veux bien être contre l’autre, si c’est dans une accolade. Tout contre, même.

19 Responses to Plus loin que soi
  1. Pfffiiiou Frédérique! (Suis ému!)

    Pour une fois, une seule, mais massive, je vais être optimiste. Vous parlez d’ateliers d’écriture et, vous lisant, je me disais justement tout de même moi qui tiens pourtant le Progrès en une certaine suspicion, il ne faudrait pas… et vous parlez justement de ces ateliers.

    Mon optimisme : jamais le « peuple », vous et moi, n’ont eu autant la possibilité de pouvoir s’exprimer. Les langages (l’écrit, l’image, etc.), tant bien que mal, s’apprennent et se comprennent. C’est dans l’histoire du Monde, celui que l’on connaît à peu près en tout cas, une première. On peut toujours nuancer, opposer que. N’empêche.

    Bon, vaste débat.

    • Optimisme massif ?! Comme quoi Depluloin, ça vaut le coup de s’exprimer. Tous les débats sont vastes, c’est pourquoi on finit par s’y perdre. Et vous remarquerez que je débats rarement. Je préfère écouter.

  2. C’est vrai, Frédérique, il faut que la révolution se fasse au cœur de chacun, que nous gagnons en humanité. Cela n’empêche pas d’agir , d’où on se trouve, pour un changement radical de la société, pour que chaque être humain sur cette terre puisse vivre décemment et aussi librement que possible, pour que les lois protègent et délivrent de l’arbitraire. Simple garantie d’épanouissement donc de paix. C’est qu’on apprend difficilement à lire et à écrire quand on a le ventre vide et/ou qu’ on subit une tyrannie. Pessimiste intellectuellement, optimiste activement…
    Ceci dit, le film évoqué à le mérite de faire réagir.

    • Je suis d’accord Joël. Pour autant, vous savez que dans notre belle démocratie où les lois pullulent, beaucoup de gens ne vivent ni décemment, ni libres. Il faut agir à l’extérieur et à l’intérieur, l’un sans l’autre sont impuissants. La radicalité que vous évoquez, ne passera pas par la violence, ou alors, elle engendrera une nouvelle forme de domination, qui portera un autre nom, qui aura un autre visage, mais qui répondra toujours aux mêmes mécanismes. Vous ne croyez pas ? Que s’est-il passé d’autre en tous points du monde, ces derniers millénaires ? Ceci dit, affamer les gens ou les gaver, c’est toujours détourner leur pensée et les prendre au piège de préoccupations animales. Oui, la faim est un envahisseur qui domine celui qui en est victime. Cela me rend deux fois plus responsable, moi qui ait la chance de vivre autrement.

  3. Le film présente des constats que tous ceux qui réfléchissent un peu ont fait. En revanche je n’aime pas trop le ton sentencieux de celui qui détient la vérité. Le monde court à sa perte (pessimiste) ou s’engage dans une mutation (optimiste). J’opte, pari pascalien, pour la deuxième version et j’y travaille à ma façon (et toi à la tienne). Il s’agit de changer d’imaginaire, d’abandonner le plus pour le mieux et en effet de vérifier qu’on s’applique à soi-même ce qu’on prétend professer pour les autres.
    On m’appelle. Un être vivant de chair et d’amour. Je vais terminer là, mais je reviendrai suivre ce « débat ».

    • Zoé : Abandonner le plus pour le mieux, voilà. C’est un bon début. Auquel j’ajoute la notion de partage qui est essentielle pour moi (mais pas que pour moi, fort heureusement). Et pas uniquement des biens, cela va de soi.

  4. « Plus loin que soi »… Voilà exposé un credo auquel j’adhère totalement… Je me suis délecté du contenu, et j’ai un faible pour la conclusion qui est vraiment une ouverture vers … plus loin que soi ! Merci Frédérique

  5. Zoe a raison, le film commence par une voix off surplombante très gênante. Qui rappelle de mauvais souvenirs. Par ailleurs, une fois ces constats désastreux faits, le premier tiers aurait suffi, une synthèse des réflexions (il y en a) et des actions (il y en a) pour les résoudre (nous) apporterait à la fois des outils et l’espoir. je suis moi aussi, nous en avons déjà parlé, pour une démarche de l’individu se situant au sein de l’humanité et de l’univers. L’humanité justement…
    « L’humour et la douceur servent mieux la résistance que les déclarations violentes parce qu’ils font échec à l’inhumain. »
    Bernard Noël, en préface du recueil « Avec une petite différence » du poète palestinien Anas Alaili, dans la collection Polder : http://www.dechargelarevue.com/polder.htm

    • @ Gilles : Je me demande même dans quelle mesure ce n’est pas volontaire cette voix qui rappelle certains films et certains documentaires. Merci pour cette phrase de Bernard Noël, « faire échec à l’inhumain »… L’espoir c’est ce qui nous manque sans doute le plus et c’est pourquoi j’ai arrêté de regarder les infos ou même de les écouter. Je parle du concours du plus grand menteur qui est ouvert sur toutes les chaines et les stations à toute heure. Je parle de ce genre de journal où des nuées de photographes font le pied de grue des heures durant, pour prendre des clichés de DSK – qu’on apercevra à peine – dans la voiture qui le mène en garde à vue. Un bonhomme dont on se contrefiche, dont il existe déjà des milliers de clichés. Comme s’il n’y avait rien de plus crucial à nous montrer. Donc de l’espoir, à chercher soi-même. C’est urgent. Mais on en trouve, il y a des gens tellement formidables, c’est un tel réconfort de savoir qu’ils existent, silencieux, occupés, présents.

  6. Si les bras ne sont pas assez long, le coeur lui ne connait pas les distances. Ce sont les mots également qui créent les distances. S’affranchir de cette prison dorée permet de contacter cette part de nous même qui ne connait pas les frontières. A travers l’écriture notamment et paradoxalement, à travers chaque instant de la vie qui nous offre l’occasion de voir en abandonnant les filtres de nos mémoires ressassées.
    D’accord avec vous pour dire que le changement ne peut venir d’autre part que du coeur de chacun d’entre nous et le proverbe : « Mieux vaut allumer une bougie plutôt que de maudire l’obscurité » illustre assez bien le renouveau dont on a besoin.

    Merci pour vos mots, qui changent des autres « maux » trop souvent lus et entendus un peu partout.

    Mathieu.

  7. Frédérique:

    Vous avez bien fait de réagir et de faire réagir longuement.Je ferais , tout simplement, l’éloge de la bonté. Le prix de la bonté est exorbitant, hors de portée du commun qu’il soit riche et des puissant ou pas. Ce qui établit sa vraie valeur. Je vais montrer l’exemple, faire un acte bon, arrêter là, mon discours.Bref….!

  8. Merci pour la découverte musicale 🙂

  9. patrick verroust 1 mars 2012 at 00:05 Répondre

    Frederique :

    Je me méfie du dicton « Charité bien ordonnée,commence par soi même »….Si on arrive à percevoir quand on a commencé à l’ordonner la charité, il est difficile d’arrêter de l’ordonnancer et de commencer à la distribuer. En plus, fondamentalement, il n’y a rien à donner,seulement à respecter l’homme,surtout l’indigne, surtout ne pas juger.

  10. Trop intello pour moi… j’arrive déjà pas à consulter le site SNCF des horaires au départ de Lille, alors la révolution de les Messieurs et de les Mesdames…


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