Frédérique MARTIN

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Archives du carnet pour décembre 2008

C’était Noël…

Samedi 27 décembre 2008 | 2 commentaires

Eh oui, c’était Noël, et ça devrait le rester pendant les trois cent soixante quatre jours qu’il nous reste à patienter.  A nous de voir…

DR Frédérique MARTIN

DR Frédérique MARTIN

« L’Homme vivant me manque beaucoup. »
Tadeusz ROSEWICZ in Nouvelle école philosophique

Ecrire pour dire et se dire

Lundi 22 décembre 2008 | 10 commentaires

Au quotidien, rares sont les personnes avec lesquelles je m’entretiens de ce que je fais. Alors que tout un chacun se raconte à travers son métier, sa passion et ses activités, il semblerait que l’écrivain soit frappé d’invisibilité et son entourage d’amnésie collective.
Il m’arrive de ressentir cette attitude comme un désintérêt de qui je suis en mon essentiel et d’être isolée dans les circonstances où chacun s’acte et se définit par sa fonction sociale. Ainsi, tout en travaillant sans relâche, ignorant ce que signifient week-end et vacances, je me retrouve souvent dans la position des femmes aux foyers ou des chômeurs qu’on n’interroge pas sur ce qui occupe leurs jours (en dehors du travail, point de salut), ce qui revient à dire qu’ils n’existent pas.
Comme tout artiste véritable, l’écrivain exerce une fonction et pas un métier. De là peut-être ce malaise devant une identité trop prestigieuse aux yeux de certains – qui les paralyse – ou au contraire tout à fait inutile aux yeux d’autres personnes – qui n’en perçoivent ni l’utilité, ni le sens.

Pour autant, quand il arrive qu’on me questionne, j’entre immédiatement dans une grande confusion et semble presque incapable de donner une réponse. Cela tient à ce que quelques mots, quelques heures ou même quelques pages ne peuvent suffire à définir ce qu’il me faudra toute une vie à appréhender. « J’écris », ne veut rien dire. Parce qu’écrire ne procède d’aucune définition précise. Ecrire est une quête.

L’écrivain. Précisons déjà de qui il s’agit. Pour moi, est écrivain, celui ou celle qui ordonne sa vie autour de l’écriture, pour lequel vivre et écrire sont si étroitement imbriqués qu’il sont inséparables. Cet écrivain-là a besoin d’être lu. Pas pour susciter l’enthousiasme bêlant de la foire télévisuelle, pas pour connaître son heure de gloire, pas pour l’argent ou le pouvoir, mais bien parce qu’il est un mutique tenu au partage, qui s’adresse à ses frères.

Dans toute relation, le mot est un obstacle. La parole, par sa spontanéité, ne peut que trahir. Imprécise, infidèle, mal dite, mal entendue, elle ne reflète pas la lenteur de la vie intérieure et par là même la réalité de l’être humain. Ressentant qu’il n’y a d’expression possible par les mots qu’à travers l’écriture, j’éprouve que parler de ce qui m’est essentiel devient quasi impossible. Sauf si j’ai en face de moi, un être suffisamment ouvert à sa vie intérieure pour m’accueillir dans ma vérité et se livrer dans la sienne, sans que l’un cherche à dominer l’autre. Et j’expérimente un peu plus chaque jour que si « parler » est propre à tous, « se dire » n’est pas donné à chacun, « se dire » ne va pas de soi. Ecrire, donc, c’est partir de sa singularité pour révéler notre coïncidence.

Cette confusion de la parole vient aussi de la nature même des questions qui sont posées. Par exemple « Où trouvez-vous vos idées, votre inspiration ? ». Dans un banal dîner, lors d’une simple rencontre, je me vois mal répondre : « C’est moi qui suis trouvée ». Et pourtant, c’est la plus juste réponse que je pourrais faire. Oui, je suis trouvée. Partout où je vais, en toutes circonstances, quoi que je vive, tout participe de l’écriture. Tout entre en moi et se mêle au creuset intime, magma dont surgissent les textes, les poèmes, les phrases ou les projets de livres. Et plus j’avance dans ce qu’on peut appeler le travail d’écriture, moins je décide de ce qui advient.

C’est aussi pourquoi je ne puis élaborer de plan. Ce serait contraindre l’écriture dans un sens, pour plusieurs mois dans le cas d’un roman, ce qui m’est inconcevable. Pour une nouvelle, par exemple, dans la plupart des cas – mais il y a des exceptions – ce qui déclenche l’écriture, c’est la fin de l’histoire. J’entre dans une tension qui me mène à ce point de chute et la structure me vient au fil de l’écriture, par pans. La poésie, elle, est jaillissement, le roman, immersion. Dans tous les cas, je suis obligée de noter des phrases ou des développements qui n’interviendront que plus tard au point où j’en suis de mon travail. De même, certaines idées, certains projets mettront des années à voir le jour, car je ne suis pas encore assez avancée pour les réaliser au moment où ils me sont donnés. C’est dire la part d’imprévisible, de consentement et de lâcher prise qui sont à la naissance de l’écriture. D’où les carnets, véritables laboratoires d’écriture, qui me suivent partout depuis des années.
Ensuite, quand l’essentiel est là, posé sur le papier, vient ce long temps de polissage, de relecture, de réécriture qui occupe la majeure partie du travail lui-même. Indispensable étape où l’écrivain devient artisan et tente de préciser ce qui a surgi du plus profond de lui-même.

Je décevrai peut-être par l’absence de théories savantes et de mots prestigieux qui témoigneraient de ma virtuosité, qui légitimeraient mon identité d’écrivain. Mais en acceptant de vivre cette incertitude fondamentale qui est le socle de l’écriture, je ne peux que témoigner de mon expérience personnelle : Contredire, par sa façon de vivre et d’être en relation avec les autres, ce que l’on prétend donner à voir dans ses livres, révèle la fausseté de l’individu et de son écriture.

On m’a souvent interpellée : « Si vous n’écrivez que des nouvelles, c’est peut-être par manque de souffle ». Ou encore : « Quand écrirez-vous quelque chose de sérieux, un roman par exemple ? ». Pendant longtemps, ces remarques m’ont atteinte, et j’avais développé ce que j’ai appelé « le complexe de la longueur ». Puis j’ai écrit des romans. Et là encore par les formes que je choisissais (roman par nouvelles, roman par correspondance, intimiste) mes livres ne correspondaient pas au moule attendu. Mais les moules, n’est ce pas… L’écrivain ne devrait répondre qu’à l’exigence intérieure, et non se soumettre aux dictats du commerce ou de la reconnaissance. Á l’abondance, il faut privilégier la densité, à la norme substituer le singulier.

J’ai encore beaucoup de chemin à parcourir et je ne peux que livrer où j’en suis maintenant. Je ne prétends rien détenir, tant il est vrai que plus je vais et plus je comprends qu’on ne sait pas grand-chose. Je suis persuadée qu’il faut se déprendre de toutes les opinions communément admises pour atteindre sa propre singularité, sa couleur originelle et éprouver qu’au-delà de nos différences, il y a un lieu en chacun d’entre nous où on peut se rejoindre et se comprendre. Sans cela, pas d’empathie, pas de compassion, pas d’humanité possible. Rien n’est plus émouvant que la réaction d’un être humain face au danger, quand il s’élance – toutes affaires cessantes et au péril de sa vie parfois – pour porter secours. Rien n’est plus fort que ce lien unissant les hommes malgré eux et que je cherche à dénuder par l’écriture, parce qu’il est notre seul rempart contre le tragique. Ce qui altère ce lien nous mutile, ce qui le tisse nous ressuscite. Alors écrire, n’est-ce pas creuser pour trouver l’autre, tenter de traduire ce monde, et accepter de croire que les mots permettront d’approcher l’indicible ?

Orator miserabilis

Samedi 20 décembre 2008 | 3 commentaires

Discours prononcé lors de la remise du Prix Prométhée à Lourdes, le 31 octobre 2004

Orator Miserabilis, cela fait savant et explique que je tienne ce cahier entre mes mains. J’ai en effet l’art de la brièveté, et un discours de 90 pages m’a semblé être la bonne distance pour m’adresser à vous. J’en vois qui frémissent !

Je voulais vous dire que j’ai le cœur d’une petite fille de huit ans et que pour cette enfant, c’est Noël depuis qu’elle a reçu un certain appel au mois de juin. Il me fallait ce cœur infatigable pour partir du puit d’encre en moi et croire que je parviendrais à en extraire des livres, sans autre appui que mon propre élan. Parce que mon nom pourrait vous en faire croire, Martin, n’est-ce pas ? Mais, en réalité, je ne suis la fille de personne. Et c’est avec l’obstination des orphelins que j’ai cherché ma parentèle, famille d’encre, cousins de papier.

Vous l’avez peut-être remarqué, je ris avec beaucoup de conviction. C’est pour dissimuler que je pleure avec le même enthousiasme, c’est pour apprendre à vivre avec le tragique qui ne cesse d’être là. J’ai quand même fini par comprendre que cette sensibilité qui a causé bien souvent mon malheur dans sa collusion avec le ridicule, cette sensibilité était aussi ma plus grande richesse.

Alors, ma sensibilité et moi, on se retrouve à l’heure des remerciements. Rien n’est plus banal que de dire « merci ». Ça n’engage à rien, ça ne coûte pas grand-chose, ça ne mange pas de pain, comme aurait dit ma grand-mère. « Merci », au même titre que « amour », est un mot perdu, comme on le dit d’une fille. Il n’y a pas de synonymes pour ces deux-là, irremplaçables, mais tellement violentés.

J’ai donc décidé de ne dire merci à personne. Il arrive un jour où il faut savoir quitter ses parents et brûler tous ses maîtres. Non, vraiment, pas de merci. Mais j’embrasse chacun d’entre vous avec ferveur, pour vous rappeler qu’un mot, parfois, décide d’un destin. Souvenez-vous de la première fois, de cette poignante étreinte des premières fois, quand on aime violemment et qu’on se découvre aimé. C’est ce qui est en moi aujourd’hui, c’est ce que j’ai envie de partager avec vous. J’ai choisi d’en terminer par ce travers commun aux écrivains et qui consiste à emprunter la parole d’un autre. Je citerai Guy Rouquet, dans le texte :

- Voilà, tout arrive.


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