Frédérique MARTIN

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Archives du carnet pour août 2010

Chez eux (2)

Samedi 28 août 2010 | 92 commentaires

CP F. Martin

CP : F. Martin

 

 

 

 

 

 

« La langue est la grande menteuse de la bouche », lui avait-il dit en se penchant sur elle, si près qu’elle avait pu distinguer les pores dilatés sur son front. Bois de cade, poivre et peau luttaient pour l’embaumer sans qu’elle veuille leur échapper. Est-ce qu’il en finirait jamais ?

Elle en était toujours aussi surprise. On ne se connaît pas – ou si peu, dans le meilleur des cas – on entre ; à peine les salutations d’usage et on passe directement au déshabillage suivi d’un rapprochement immédiat et de contacts plus ou moins appuyés. Une exploration lente et méthodique, comme s’il n’existait plus de sphère intime et que la pudeur avait été balancée aux orties.

« D’un rien, elle fait toute une histoire. Une véritable concierge. » avait-il poursuivi en souriant – dans le secret espoir de l’amener à la détente ? « Je m’allonge ? ». Un haussement de sourcil : « Oui, ce serait préférable ». Ça l’est toujours, pourquoi poser la question, ils n’allaient pas le faire debout. Elle lui tendit son bras dans un geste codifié, il le saisit avec une certaine douceur – juste celle qu’il fallait. Il ferma les yeux un long moment, semblant écouter quelque chose de si lointain, si ténu, qu’il avait besoin de toute sa concentration pour l’atteindre. « C’est très bien » finit-il par déclarer. Elle eut envie de s’étirer sans passer à l’acte pour autant. Elle sentit ses deux mains de chaque côté de son cou descendre sans hâte, tièdes et sèches, la pulpe des doigts lissée par des milliers de passages. Elle pouvait apercevoir les poils de son torse s’échappant par la chemise entrouverte. Avec certains, c’était carrément mieux qu’avec d’autres et – pourquoi le cacher ? – celui-ci avait sa préférence. Autant joindre l’utile à l’agréable.

Il continuait sans se presser, elle laissait faire. Parfois, quand il était penché ainsi, elle se retenait de lui passer les doigts dans les cheveux. Il y avait quelque chose de tendre dans sa lèvre inférieure, une malice dans ses yeux – surtout quand il riait – qui l’émouvait de manière fugace, comme un gonflement trop longtemps retenu, un soupir inexplicable. Mais cela pouvait aussi la prendre dans le métro, dans la rue, dans un café. Elle observait les gens autour d’elle, leurs mises informes le plus souvent, leurs visages fatigués, des chagrins mal dissimulés, la complicité d’un couple, un regard aimant, ou la main fine d’une femme effleurant sa joue avant de s’enrouler autour de son cou. Elle souriait alors, remuée, heureuse sans autre raison que celle de se sentir liée à des inconnus pour lesquels elle aurait pu avoir des gestes de pure consolation.

Il la fit asseoir et elle ne put s’empêcher de penser qu’il ne savait pas ce qu’il voulait, à changer sans arrêt de position. Il souleva sa chevelure pour mieux lui parcourir le dos. Et puis, ce fut fini. Il lui demanda de se rhabiller pendant qu’il écrivait quelques mots. Elle s’assit en face de lui, le considéra un long moment avant de lui demander :

- Combien je vous dois ?
- Six euros soixante, répondit-il en relevant la tête.

Elle trouva qu’il n’était pas cher.

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La valse des adieux

Jeudi 19 août 2010 | 58 commentaires

 

Crédit Photo Frédérique MARTIN

 

Lors de la publication de mon recueil de nouvelles “L’écharde du silence“, je cherchais ce que j’allais mettre en exergue. Tout était une première fois et me stupéfiait. Je garde le souvenir brûlant d’un temps hors du temps, où je semblais présente au monde, alors même que j’en étais sauvagement retirée. 

De passage chez une amie, dans le quotidien de sa cuisine et la préparation d’un repas de fête, j’entends soudain ce texte d’Aragon, récité – et de quelle manière ! – par Jean-Louis Trintignant sur une musique de Daniel Mille.  Happée par cette voix extraordinaire, par ce texte que je découvrais et par la plainte lancinante de l’accordéon, je sus dès la fin du morceau, que mon exergue était là.

L’écouter me ramène à cette période étincelante où ce à quoi j’aspirais, ce pour quoi j’avais travaillé si longtemps et si seule, advenait enfin. Ma chienne de vie, enivrée de joie pure.

 

« Parce que, dans la vie, il y a certes un dangereux quotient de rêve, mais dans les rêves aussi, il faut savoir lire sa vie, voir plus loin qu’elle. Voir plus loin que soi. Je sais d’expérience que c’est difficile et que souvent, cela fait mal. Mais si vous voulez qu’au moins en une chose je me vante, je vous dirai que, de cette vie gâchée qui fut la mienne, il me reste pourtant un sujet d’orgueil : j’ai appris quand j’ai mal, à ne pas crier.
Cela m’a beaucoup servi ces jours-ci. »

Louis ARAGON – La valse des adieux

Daniel MILLE – Le funambule

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Chez eux

Mardi 10 août 2010 | 77 commentaires

En rentrant, il avait juste dit : « Je suis allé chez eux. C’est propre, tout est rangé à sa place. La pelouse est tondue, il y a des chaises longues près de la piscine et un barbecue maçonné. Ils ont fait beaucoup de travaux et dehors, tout est achevé. Ce n’est pas comme ici. ».

Elle avait gratté la toile cirée de son index rongé avant de murmurer : « Mais c’est bien chez nous, aussi ».

Il avait repris, sans l’écouter : « Chez eux, ça sent toujours bon. »

Et elle : « J’ai préparé un clafoutis. »

Et lui : « J’aime pas trop les gâteaux, tu sais. »

“Savoir ne m’empêche pas d’espérer”. Il s’était levé sans souffler, ni même pincer des lèvres. Simplement, à mi-hauteur, quelque chose avait bloqué son élan, un obstacle invisible quelque part entre tripes et cœur. Il avait eu deux ou trois secondes d’arrêt avant de se déplier complètement.
Il n’avait pas hésité devant la porte d’entrée, comme quand il faisait mine de sortir jardiner, bricoler, ou se balader. Non, il s’était dirigé droit sur le canapé fatigué, s’y était englouti dans le ronron du tour de France. En pause directe.

Ce bruit de fond l’attrista plus que la nouvelle de l’accident du voisin, écrasé par son tracteur. Une mouche verte bourdonnait sur le plan de travail à côté des miettes que ni lui, ni elle, n’avaient eu le courage de nettoyer. Une trace grasse balafrait la vitre au-dessus de l’évier.

Bien sûr, chez eux, ce n’était pas droit, les murs gauchissaient, les meubles s’empoussieraient parfois, des araignées filaient doux entre les solives, le chien lâchait ses poils dans le tapis de la salle de bain. Le canapé portait une déchirure sans orgueil, le four avait vingt ans déjà, l’herbe était folle – la mauvaise plus que les autres. C’est bien normal, non ?
Il n’y avait pas de jolis meubles cirés imitant le rustique, ni de fausses pierres collées sur des murs alignés comme des juristes. Pas davantage de petit cabanon tout en un avec fenêtre égayée et cheminée factice. Pas de piscine non plus, ou de tonnelle avec table en teck imputrescible et rosiers nains grimpants  – ils sont moins durs à entretenir que les autres et puis ils n’abîmeront pas la treille. Que pouvait-elle dire devant le crépi jaune moutarde et les volets bleu de provence, les lampions multicolores, la perfection des jardinières en plastique et des cuivres d’opérette ? Que pouvait-elle dire des maisons de pacotille qui abritent les bonheurs en carton qui ne s’enracinent pas ? A part qu’elle n’y était pas chez elle.
Oui, ils avaient fait beaucoup de travaux – eux – pas comme ici et chaque chose étant à sa place, ils pouvaient désormais se reposer et attendre que ça passe. Parfaite petite maison pour mort respectueuse et plus de bruit après dix heures.

Elle se leva. Il l’entendit accrocher les persiennes de leur chambre. Elle vint se poster dans le salon. Au bout d’un moment, il tourna la tête vers elle. Elle eut un sourire très doux, encourageant : « Tu viens ? ». Il sourit à son tour quand elle  lui tendit la main.

 

Pour l’ami qui n’aura pas eu le temps de venir s’asseoir dans la maison de Frédérique.

Découvrez la playlist Serge Lama avec Serge Lama

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