Chez eux (2)
Samedi 28 août 2010 | 92 commentaires
« La langue est la grande menteuse de la bouche », lui avait-il dit en se penchant sur elle, si près qu’elle avait pu distinguer les pores dilatés sur son front. Bois de cade, poivre et peau luttaient pour l’embaumer sans qu’elle veuille leur échapper. Est-ce qu’il en finirait jamais ?
Elle en était toujours aussi surprise. On ne se connaît pas – ou si peu, dans le meilleur des cas – on entre ; à peine les salutations d’usage et on passe directement au déshabillage suivi d’un rapprochement immédiat et de contacts plus ou moins appuyés. Une exploration lente et méthodique, comme s’il n’existait plus de sphère intime et que la pudeur avait été balancée aux orties.
« D’un rien, elle fait toute une histoire. Une véritable concierge. » avait-il poursuivi en souriant – dans le secret espoir de l’amener à la détente ? « Je m’allonge ? ». Un haussement de sourcil : « Oui, ce serait préférable ». Ça l’est toujours, pourquoi poser la question, ils n’allaient pas le faire debout. Elle lui tendit son bras dans un geste codifié, il le saisit avec une certaine douceur – juste celle qu’il fallait. Il ferma les yeux un long moment, semblant écouter quelque chose de si lointain, si ténu, qu’il avait besoin de toute sa concentration pour l’atteindre. « C’est très bien » finit-il par déclarer. Elle eut envie de s’étirer sans passer à l’acte pour autant. Elle sentit ses deux mains de chaque côté de son cou descendre sans hâte, tièdes et sèches, la pulpe des doigts lissée par des milliers de passages. Elle pouvait apercevoir les poils de son torse s’échappant par la chemise entrouverte. Avec certains, c’était carrément mieux qu’avec d’autres et – pourquoi le cacher ? – celui-ci avait sa préférence. Autant joindre l’utile à l’agréable.
Il continuait sans se presser, elle laissait faire. Parfois, quand il était penché ainsi, elle se retenait de lui passer les doigts dans les cheveux. Il y avait quelque chose de tendre dans sa lèvre inférieure, une malice dans ses yeux – surtout quand il riait – qui l’émouvait de manière fugace, comme un gonflement trop longtemps retenu, un soupir inexplicable. Mais cela pouvait aussi la prendre dans le métro, dans la rue, dans un café. Elle observait les gens autour d’elle, leurs mises informes le plus souvent, leurs visages fatigués, des chagrins mal dissimulés, la complicité d’un couple, un regard aimant, ou la main fine d’une femme effleurant sa joue avant de s’enrouler autour de son cou. Elle souriait alors, remuée, heureuse sans autre raison que celle de se sentir liée à des inconnus pour lesquels elle aurait pu avoir des gestes de pure consolation.
Il la fit asseoir et elle ne put s’empêcher de penser qu’il ne savait pas ce qu’il voulait, à changer sans arrêt de position. Il souleva sa chevelure pour mieux lui parcourir le dos. Et puis, ce fut fini. Il lui demanda de se rhabiller pendant qu’il écrivait quelques mots. Elle s’assit en face de lui, le considéra un long moment avant de lui demander :
- Combien je vous dois ?
- Six euros soixante, répondit-il en relevant la tête.
Elle trouva qu’il n’était pas cher.


