Il faut aller faire un tour sans attendre chez mon ami Gilles pour écouter tata Milouda déclarer sa flamme à son stylo et son cahier. C’est formidable, ça donne envie de se lever et d’y aller, à la rencontre des mots. Merci à toi Gilles pour cette belle découverte. Tiens, j’y retourne.
Tata Milouda
J’en profite pour vous signaler le règlement du prochain concours de nouvelles de l’excellente revuel’Encrier renversé dont je suis membre du jury et à laquelle rien n’interdit de s’abonner.
(…) Elles tentent l’accord cependant, et sur place, elles rejouent tous les gestes qui les ont menées jusqu’en haut. Une belle ascension vers le crime. Sans une larme, ni une hésitation, elles montrent comment elles ont fouillé l’appartement, comment elles se sont servi une bière, comment elles ont piqué la télé hors d’âge. Et puis voilà qu’elles ont gravi les escaliers en espérant trouver de l’argent et peut-être quelques bijoux, dans un appartement aussi délabré que sa locataire. Sur le buffet, on voit des photographies de jeunesse dédicacées par un amour ancien, très aimé et probablement perdu sous la terre et les fleurs. Un inspecteur est assis à la table de la cuisine, son carnet posé sur la toile cirée. Un autre lit à voix haute les quelques mots écrits en 1953 par une Micheline pour son Valentin.
Avant de monter, Annie remplit une pipette avec un somnifère. Tout est déjà dit dans ce geste, même si les deux refusent encore de l’admettre. Elles y sont allées. Elles ont réveillé Micheline qui ne leur demandait rien et ne les avait pas entendues. Elles l’ont rassurée, l’ont prise dans leurs bras, lui ont donné le médicament à boire pour la calmer, ça ira mieux après Micheline, on reste avec vous, on a appelé la police. Elles l’aident à s’allonger sur le lit et quand elle se plaint de n’avoir qu’un oreiller, d’être trop à plat, elles sourient, Vous dormirez mieux comme ça. Et puis elles attendent un moment, en se rongeant les ongles et en buvant de la bière. Pas de mots.
Soudain, ça les démange, elles ne peuvent plus attendre. Elles s’y mettent à deux, chacune sa main autour du cou, l’oreiller collé sur la figure, c’est qu’elle bouge cette vieille, elle se laisse pas crever facilement. Alors elles tiennent. Dix minutes, c’est ce qu’elles disent. Dix minutes c’était long, quand même.
Annie avoue la préméditation, elle les prendra ses vingt ans. Elle n’a pas voulu enfoncer son amour de brunette qui nie avoir orchestré l’expédition dès l’après-midi. Pour elle, ce sera treize ans. Durant tout ce temps, elle n’aura tenté que de faire pleurer dans les chaumières avec son môme qu’elle ne reverra pas. Et Annie qui continue son rêve comme si de rien n’était et demande si on va les laisser ensemble, maintenant que tout a été dit.
A quoi pensaient-elles, cet après-midi-là ? A se dorer le visage dans la cour, à picoler, à regarder leur chien conchier le bas de toutes les portes, à ne pas bouger le petit doigt. Elles rêvaient à de l’argent facile pour alimenter cette belle vie bien molle, bercée de feuilletons simplistes, de racolage publicitaire et de télé réalité-de-mon-cul. Elles voulaient tendre le bras et récolter sans peine. Micheline, c’est ce qu’il y avait de plus proche. Micheline et sa télé. Ah, la télé.
Et Micheline dans tout ça ? Elles n’y pensaient pas comme à un être humain, non.
Micheline ? Quoi, Micheline ? Une vieille, un coup facile, un morceau de viande, mais pas une personne vivante en tout cas. Micheline, avec ses oreillers trop plats, son matelas tâché, ses bouteilles d’eau de javel et ses photos d’amour fané. Micheline, qui croyait que ces deux-là l’aimaient bien, et puis des femmes, hein ? on peut être tranquille, et puis si on peut plus faire confiance à ses voisins.
Micheline qui, dans un autre monde, serait sortie dans la cour pour les inviter à venir la regarder, sa maudite télé. Toutes les trois, assises autour d’une bière. Rideau.
C’était il y a quelque temps déjà, une émission sur France 3 : un an dans le commissariat de Roubaix. Mensonges, filouteries, violences diverses… le joyeux quotidien d’inspecteurs revenus de tout. On les bassine pendant des heures avec une plainte aussi mal ficelée que le turban talibanesque des soi-disant agresseurs. Impassibles, ils conduisent peu à peu le plaignant à s’intéresser à un certain article du code pénal qui traite des fausses plaintes. Comme ça, mine de rien.
Extérieur nuit : En pleine rue, ils s’opposent à un mec demi-nu – un rouleur de pectoraux – enflammé par un repas familial trop arrosé. Coups de gueule et coups de couteaux, c’est sa manière de trancher les conflits de tablée.
On met le feu à une maison. Baladés de dénonciations mensongères en faux suspects en fuite, ils ne sont pas dupes de ces deux femmes qui reconnaissent si bien les incendiaires imaginaires. Et ils le leur disent, malgré l’air offusqué de leur glorieuse complainte : je ne vais quand même pas avouer quelque chose que je n’ai pas fait. Ben voyons.
C’est pourtant elles qu’on va retrouver quelques mois plus tard – les innocentes – mais pour une affaire beaucoup plus grave, puisque c’est leur vieille voisine qu’on vient d’assassiner dans son lit. Les deux amies ont appelés le 18 avec des voix tremblantes de femmes affolées, cadenassées chez elles parce qu’elles ont entendu du bruit. Venez vite, parce qu’on a vraiment peur. Peur ? Certes. Mais pas d’en rajouter.
Il y a Annie, cheveux courts, l’air effaré et Stéphanie, une belle brune, qui parle sans arrêt de son gamin que personne ne voit jamais. Et ça boit, ça se dispute, ça se cogne, ça se fait croire que ça s’aime, quand ça n’éprouve rien pour quelqu’un d’autre que soi. Pas idiotes, pas dégénérées, pas abruties, ni débiles, ni folles, rien de tout ça. Ordinaires. Indignées qu’on ose les interroger, jurant sur la tête du premier venu qu’elles n’ont rien fait à part leur devoir civique.
Au commissariat de Roubaix, on en a vu d’autres, on connaît l’air et la chanson. A vous dégoûter du genre humain si on n’y croit pas dur comme fer. Alors ils y vont en douceur, les inspecteurs, avec patience, une dose de colère de temps à autre, une cigarette pour laisser croire que la pression pourrait redescendre. Respire un grand coup qu’ils lui répètent, comme à une primo parturiente.
Afin qu’il sorte plus vite, ce nouveau-né récalcitrant, ils prêchent le faux pour obtenir un vrai qu’ils ont déjà deviné. Et les deux jeunes femmes qui, juré, craché, que j’aille en enfer si je mens, lâchent prise petit à petit.
Elles étaient chez elles sans bouger, et puis les voilà devant la porte de Micheline. Et puis une est entrée, et puis non, ce sont les deux finalement. Mais elles sont ressorties aussitôt promis, la vérité vraie maintenant avec des canettes de bière et quelques flacons de javel. On pleure un peu, c’est qu’ils foutent la trouille ces inspecteurs, avec leurs voix douces et leurs promesses d’en prendre pour vingt ans. Mot après mot, répugnant à céder d’un petit pas – on les comprend – elles finissent par les monter ces escaliers, par la voir cette Micheline qu’elles aiment bien, par lui prendre son oreiller, et puis voilà, hein, c’est la vie…
Alors on les confronte, parce que l’une accuse l’autre et vice versa. Tout le monde était là, mais personne n’a étouffé la vieille. Oh, Annie, ne me fais pas ça ! Gémit la brune. Parce que c’est moi ? Répond l’autre en secouant la tête. C’est beau l’amour entre une brunette qui tient les rênes et l’autre qui affectionne au-dessus de ses moyens ( à suivre…)
Elle erre. Au jardin, il se vit toujours quelque chose. C’est là qu’un vieux prêtre l’aborde, un solitaire. Il se présente – Père Eugène, anciennement Paul – et la suit sans qu’elle ait dit son nom ou qu’il songe à le lui demander. Pris dans le pas lent de leur promenade, il dénude le temps avec elle.
Il ressuscite sa mère qui refusait de donner à Dieu deux fils sur les trois qu’elle avait fait naître. Et pourtant, échangeant son prénom avec lui, Eugène devint Père Paul et Paul devint Père Eugène. Le troisième, flanqué d’un compagnon à l’allégresse convulsive, s’élança sur des mers exotiques. Aucune n’était assez lointaine pour eux. De retour au pays – car on y revient toujours – l’ami s’en est allé, du rire plein la bouche, s’allonger sur des rails. Il mit sa tête souffrante sous un train, pour que cesse ce rire effrayant, sans ménagement pour sa grand-mère qui l’avait attendu. Pour toute oraison, on vint lui annoncer la mort du jeune homme et qu’elle en avait fini, elle, de commercer avec sa joie.
Il lui révèle que l’ironie est à l’origine de ses voeux; son rêve d’enfant – devenir aviateur – a été détruit par un accident d’avion avant qu’il consente à l’appel de Dieu. Il évoque cette femme protestante, prêtre à Vigan, dont l’immense beauté lui a tourné le cœur. Il lui avoue même les tentations de la chair d’une voix discrète en quelques paroles éraillées. Il se souvient des religieuses qui le firent arrêter de fumer ayant l’arôme de sa pipe en horreur. Comment, après l’avoir jetée dans des ronces avec le tabac parfumé, il avait lutté plusieurs jours avant de les disputer aux épines à coups de serpe. Puis il lui réclame une cigarette qu’elle lui roule et il rit, tout à son espièglerie de fumer après tant d’années.
Captive, elle s’est embarquée pour quatre-vingt-cinq ans. A aucun moment elle n’est tentée d’accoster. Ces vies englouties cognent avec plus d’acuité que la sienne, elle s’enivre, portes ouvertes : il y a un père alcoolique qui empêche sa fille tuberculeuse de guérir en buvant son médicament, une femme qui secoue ses seins énormes, par colère et par défi, sous le nez des prêtres venus la visiter. Des neveux et des nièces qui rejoignent le Père Eugène l’été en bord de mer. Une grand-mère qui pleure, un jeune homme qui s’évade sans un mot pour l’amour intraitable ou l’amour empêché.
Ils se séparent au terme de la promenade, une heure et une vie sont passées. Avant de la quitter, le Père Eugène garde un long moment entre ses paumes, la main de celle qui n’écrit plus.
Seule, des voix la hantent à nouveau, mais aucune ne vient du démon. Attentive à ce chant elle s’oblige au silence. Il y a des gens qui rient sous un avion qui passe. On entend dans la nuit gémir de vieux sanglots. Très loin, le bruit d’un train qui va sans heurt et le cri des jusants qui rongent les basses terres et les murmures heureux. Quelque part, un vieux prêtre poursuit des jours tranquilles, ignorant qu’en sa main, une source coule à flots.
Crédit photo - Dorsazjm
Merci à la damoiselle d’enfer pour son aide précieuse dans cette première inclusion d’un lecteur exportable.
Courrier : Claude Fèvre, association FESTIV’ART – 9 rue de Bigorre – 09120 DALOU
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Les écritures du web
Trois journées d’exploration, de réflexion et de découvertes sur LES ECRITURES DU WEB – Les 28 , 29 et 30 janvier 2010 à L’Usine – 6 impasse Marcel Paul – Zone Pahin – 31170 Tournefeuille
L’ère numérique est porteuse d’une véritable transformation des formes artistiques et des pratiques culturelles. Des mutations que la boutique d’écriture du Grand Toulouse, centre de recherche-innovation dans le domaine de l’écriture, a souhaité mettre en perspective en proposant au Centre National des Ecritures du Spectacle (CNES) de Villeneuve Lez Avignon de co-organiser cette sonde sur les écriture du web en collaboration avec l’Usine, lieu conventionné dédié aux arts de la rue.
Ces 3 journées préfigurent également le projet fédérateur d’ateliers d’écriture proposé par la boutique d’écriture aux communes du Grand Toulouse à partir de février sur le thème de l’impertinence qui sera exploré autour de la correspondance
Entrée libre dans la limite des places disponibles – réservation conseillée
Un matin, elle se réveille, et elle est amputée. Dans son corps atterré enfle une certitude : Je ne peux plus écrire, je ne peux plus écrire. Elle cherche à repousser ce monstre saugrenu. Elle panique sous sa voracité. Je ne peux plus écrire, je ne peux plus écrire. Elle imagine un amas de rochers encore humides dont elle lèche en vain les pierres avides, la source ne coule plus.
Placide, le démon est entré. Il s’établit à son aise, nul ne cherche à l’arrêter. Le voilà qui décore la patère d’un manteau de douleur. Il prend place sur un tabouret, se déchausse et entreprend de limer ses ongles épais à petits gestes secs. De temps en temps, par pure férocité, il s’interrompt pour donner de la voix – Tu ne peux plus écrire, tu ne peux plus écrire.
La confusion ensevelit tout, le beau, le simple et l’évident. Les sommets sont inaccessibles, les profondeurs inviolables, l’avenir est à l’autre bout du temps. Elle ne s’approche pas du bureau. Elle évite toutes les pages dont la blancheur aiguë lui donne le vertige. Des mots grelottent dans sa tête, quelques phrases honteuses glissent entre les pierres. Elle arpente le jardin à toute heure, remâche d’anciens textes, s’épouvante du silence, agonise sans fin. Mais écrire, non, ça elle ne le fait pas.
C’est ta punition, chuchote le démon par souci de désobligeance. Et il lâche sur elle des mots qui se bousculent, qui refusent de l’éclairer – le châtiment, la pénitence, l’expiation, le mérite, la culpabilité, l’aridité… Le don a été repris, plus rien n’alimente le désir subtil et mutuel qui la liait aux phrases. Il n’enflera donc plus le mince filet d’eau, pour déborder, la remplir et se déverser en lettres sous ses doigts ?
Elle implore d’une voix tendre d’amoureuse. En réponse, quelques mots s’empilent, gras et inquiétants, proférés pour vaincre et pour tuer. Ils sarabandent en pleine nuit, sculptent ses chairs à la haine, les vissent à la peur, les polissent jusqu’aux larmes. Des mots qui suintent, des mots qui puent. Ils déboulent en hordes, hagards, étincelants. Leurs yeux jaunes la fixent d’une terrifiante immobilité. Ils sont impatients, ils fument dans les décombres. C’est l’âme noire des mots, raille le démon. Ce ne sont pas ceux que tu cherchais, ce sont ceux que tu mérites. Les autres, les nouveau-nés, on ne les presse pas de sa volonté tendue. Ils vous trouvent, vous choisissent au moment le moins opportun, quand on n’a pas le temps de les tracer, qu’on est tenu loin de soi. Tu n’as pas su en prendre soin, ils se sont éparpillés.
Elle croupit dans l’œil de la peur. Elle ne dit rien à personne, elle a perdu le pouvoir de porter la parole et le courage d’aller la puiser où elle se trouve. Elle attend, privée d’eau, dans un vide absolu. Satisfait, le démon vaque ici ou là, semant des ronces et des orties.
J’ai déjà évoqué Eric Holder dans ce carnet, en réaction eruptive aux âneries de Sophie Marceau. Sans recours à la torture, j’avoue un manque absolu d’objectivité. Je connais l’écrivain, alors que je n’ai jamais rencontré la comédienne. J’éprouve de l’amitié pour Eric Holder, alors que Sophie Marceau m’indiffère. C’est une actrice qui prend bien la lumière mais se révèle incapable de la restituer. Lui, c’est un ombrageux.
Je viens de refermer Mademoiselle Chambon qui se languissait dans mon bureau depuis plus d’un an. Et dans le même élan, je viens de prendre une décision irrévocable : je vais acheter tous les livres de l’auteur. Peut-être pas en même temps, mais tous, sans exception. Il entrera de cette manière dans le cercle étroit des écrivains dont j’ai lu ou vais lire l’œuvre intégrale : Armel Guerne, Georges Hyvernaud, Charles Juliet, Agatha Christie, Jean-Luc Aribaud… Dans une moindre mesure, mais par souci d’honnêteté, j’ajoute à cette liste une passion de jeunesse, la moitié des livres de Christian Bobin, dont je suis abstinente depuis plusieurs années maintenant.
Mademoiselle Chambon est ma troisième expérience Holdérienne. Il y a d’abord eu le magnifique Homme de chevet, dont on devine que même avec une intervention divine, il sera très mal servi par le couple Marceau-Lambert. L’actrice française la plus agitée du Paf en tétraplégique ! Passons sur l’ahurissement à perpétuité de son compagnon. Je n’ai rien contre ces deux là, ils sont malhabiles, ce sont des choses qui arrivent, mais ce n’est pas une raison pour s’en vanter. Pour l’adaptation du livre qui nous occupe, il y a par contre un espoir que Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon suivent Véronique et Antonio avec subtilité dans leur vérité simple, leurs silences étonnés, leur amour sans avenir et leur quotidien bouché.
Le deuxième titre De loin on dirait une île, m’a touchée et émue pour tout ce que j’y ai reconnu et découvert de l’auteur. Il y parle d’une certaine D. que j’aime particulièrement et dont il n’est pas exclu que je lui fasse une place ici même, un de ce jours. Son talent pour évoquer les gens et les paysages m’a réconciliée avec les descriptions. Et puis, il y a la dédicace que je relis jusqu’à l’usure… mais ça, c’est une autre histoire.
Avec Mademoiselle Chambon, plus d’hésitation, si tant est que j’ai pu en avoir. Un écrivain dont la voix atteint le plein cœur, trois fois de suite, sans se répéter ni décevoir, mérite qu’on lise tout ce que sa voix singulière aura bien voulu produire. Eric Holder, c’est l’art des histoires ordinaires portées à leur point d’incandescence par des intuitions fulgurantes et des figures aigues qui surgissent en quelques mots :
(…) Mallard avait une façon de regarder par en-dessous qui trahissait immédiatement le goût du vice. On le sentait capable des pires choses, pourvu qu’elles fussent impunies. Il y avait en lui cette sorte de jouissance qu’éprouvent certains hommes à faire le mal en secret.
Il reconnaissait le fils de Borniaud (…) un type déjà un peu fat, à l’époque, comme s’il savait d’instinct qu’un jour, le destin ferait bien la part des choses, les banquiers d’un côté, les maçons portugais de l’autre.
Le roman se situe dans ce milieu du bâtiment que je fréquente quotidiennement depuis vingt ans déjà. Milieu particulier qui, comme toutes les confréries, a ses codes et ses usages. Des gens de peu et de rien, rudes et ambigus, taiseux par moment, prolixes à d’autres, fermés ou généreux – c’est selon – qui font mon ordinaire et que je m’enorgueillis de bien connaître.
Les hommes faisaient la navette depuis le feu, fiers d’apporter le morceau convoité, à point, bien cuit. Ils demandaient aux femmes qu’ils connaissaient, ça te va cocotte ? A elle : qu’est-ce qui vous ferait plaisir Mademoiselle ? Et c’était même manière de les englober toutes dans leur affection, de se faire un peu railler, parce que les hommes, c’est ainsi, ils savent qu’ils sont coqs pour mieux les faire sourire, elles.
On entre dans cette histoire lumineuse, la gorge serrée, parce qu’on sait dès le premier tiers du livre qu’elle n’a pas d’avenir.
(…) enfin ce sera sur la terre nue, remuée à grosses mottes, épaisse, huileuse presque, des corbeaux s’y abattront, mais là, ce sera l’hiver, et la chape posée sur le souvenir de mademoiselle Chambon regardant comme lui les champs en juillet.
Nul besoin d’aller au cinéma pour voir Antonio, chemise échancrée sur toison avec chaînette dorée, ceinture vernie et pantalon à pinces, s’accroupir devant Véronique durant cette fête de famille, effleurer l’épaule de celle qu’il convoite si fort et lui dire « ça va ? ». Ni pour surprendre en réponse, ce mouvement esquissé par celle qui n’a pas moins de désirs à réfréner, cette tentation d’appuyer sa joue sur la main aimée, qu’elle réprime et qui se bloque dans son ventre comme dans celui du lecteur.
C’est pour tous ces instants délicats, fragiles et ténus, ces élans écrasés, ces gestes inaboutis, ces impasses mille fois arpentées, c’est pour l’étreinte d’une telle histoire – peut-être la plus réelle que nous soyons en mesure de vivre – qu’on écrit et qu’on lit. Je ne vois pas ce qu’il y aurait d’autre à demander. Ah si, c’est Mademoiselle Chambon qui le dit :
Tu sais ce qui nous fait vivre, Laure ? L’espoir de retrouver un jour pareille altitude.
Chez Eric Holder, vous êtes assurés de la trouver.
« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants. Aujourd’hui, Le blog à Luc et Frédérique Martin s’invitent réciproquement.
JONAS
Les eaux usées des bêtes avaient eu raison de la pente en brique debout :
le sang et les viscères mêlés de merde, avaient rongé ciment et moellons.
Nous dûmes flinguer les soixante-dix mètres carrés à regret,
évacuer le stabilisé… Des tonnes de stabilisé !
Eviscérer Léviathan de ses sanies à la petite cuillère,
le vider à mains nues des vingt autres tonnes d’humeurs séreuses et de gravats.
Sept cents mètres carrés ! en copropriété.
Folie ! (je pensais à l’atavisme familial de ces bâtisseurs, à la colonie et tenais bon…)
Pauvre abruti que j’étais !…
Briques, poutres et murs mérulés, pierres de Gobertange, amas tentaculaires et arachnides de fils électriques, panneaux d’Eternit à l’amiante mortelle, à l’asbest perfide, gaines de plomb (pas mieux), métaux à l’oeil mauvais, aux arêtes tranchantes, planchers pourris, carrelages nicotineux, ferrailles distordues, rails de plafond lourds comme des cadavres, crochets de boucher servant à l’abattoir…
Servaient-elles ces esses ?
Bien sûr, cette question !…
Continuer à casser, débarrasser, nettoyer… Pas le choix !
Procès, évidemment, avec les voisins,
dégâts des eaux… Avocats, juges, argent… Experts !
A la reconstruction le copropriétaire qui joue les filles de l’air,
pas vu pas pris, plus de nouvelles…
Retourné chez sa môman !
Pauv’chou ! l’avait peur de (re)construire
Le psy n’était toujours pas né pour ce crétin !
Mis en ménage sa douce et tendre nous a fichu un procès au cul
pour nous apprendre !
(Avocats, juges, argent… Experts, c’est le refrain !)
Trois fois les pluies torrentielles d’août vinrent inonder ce plancher sans toit,
attendant le premier entrepreneur véreux,
boues mêlées de scories de construction,
je n’y voyais plus qu’une grande toile
un tableau aux pigments ocres
palimpseste de poussières gorgées d’eau
aux scories de plâtre
repentirs de matières
flammes rousses du bois humide :
déguisé en salade dans mon ciré vert,
sous la pluie, j’avais la cervelle d’un canard,
je filmais inlassablement les traces laissées par nos pas,
sans voir,
la destruction et la reconstruction numérisée et analogique de cette maison,
que dis-je, de cette ruine !
Connard, oui !
Entre coups de burin, pelletées et coups de pioche, barre à mine, cisailles…
brouettes de scories.
Deuxième entrepreneur.
Le bruit infernal de la disqueuse,
le tac-tac-tac stupide du marteau piqueur…
Imprudences !
je ne voyais toujours pas.
Prendre des photogrammes,
l’obsession,
trois ans quasi sans toucher un crayon
sans dessiner, peindre, sculpter,
faire des images… frustré du pigment il me fallait faire ces films pour me rassurer
me gaver,
le leitmotiv !
Quelque chose pour me nourrir l’esprit :
la lecture ? Que dalle ! Abrutis de fatigue que nous étions en rentrant dans le deux pièces, qui nous servait de refuge, une douche, la bouffe et puis sommeil sans nom par dessus un livre entrouvert ;
ankyloses de nouveaux muscles découverts au réveil,
dues aux (nouvelles) machines de la veille ou aux nouveaux corps de métier que nous apprenions sur le tas… Les égouts c’est le dos, le carrelage, les genoux, le plafonnage, les bras…
Doigts gourds, souplesse du corps handicapé par ces couches de vêtements pour travailler à quatre degrés…
Le seul moment rédempteur c’était ces fins de journées à ranger le chantier
et à cleaner le cétacé avant de repartir vers la capitale distante de quarante et des bornes.
Filmer le miroir tremblant et fragile des structures, désormais obsolètes,
de la cage thoracique de la baleine :
la matité du sol fraîchement débarrassé de toute impureté,
la disparition de l’image au profit du monochrome
leçon de peinture minimaliste
imbécile que j’étais,
aveugle que je fus.
Le reste sera avec toit
… Mais sans toi.
Notre histoire d’amour n’y survivra pas.
Avocats, juges, argent… Exp.. Non !
Non ! nous avions tiré les leçons…
Ce fut une belle séparation,
à l’image de notre entente actuelle.
Je ne m’attaquerai plus aux moulins
… Encore moins à Léviathan.
Du moins je le crois
(sans être sûr…)
Il y a un an, je mettais en ligne mon premier billet avec cette photo. Dans l’impermanence qui nous creuse, elle marquera une esquisse de cycle, le retour de ce qui symbolise l’espoir d’une stabilité et le désir d’un absolu. Et parce qu’elle dévoile le coeur battant, intime, de nos retrouvailles, j’y dépose aussi cette chanson de Flow, qui mérite d’être écoutée comme elle est chantée, en rêvant qu’il faudrait s’aimer quand même, qu’il faudrait quand même s’aimer, ouais.
Un écrivain, voyez-vous, c’est un handicapé de la parole qui a su s’insérer socialement et transformer son infirmité en réussite. C’est la raison pour laquelle ce discours est écrit. S’y ajoute que parler en public est un privilège assez rare pour que je ne m’aventure pas à y dire n’importe quoi.
Quand Jean-Luc Aribaud m’a contactée voici plus d’un an pour me demander d’écrire l’histoire de l’usine Job, la question essentielle à laquelle j’ai dû répondre intérieurement était : pourquoi ce livre ? Quelle était sa nécessité et rejoignait-il quelque chose en moi qui lui préexistait ? Autrement dit, est-ce que je portais déjà, de manière embryonnaire, du matériau qui fût en rapport étroit avec la commande qui m’était proposée ? C’est l’aventure humaine qui m’a poussée à accepter. Celle vécue par les ouvriers et les ouvrières de Job d’abord, puis par le collectif constitué d’associations de quartier, d’anciens salariés et d’habitants. J’y ai vu l’opportunité d’accéder au cœur même de ce qui nourrit mon travail : l’Homme.
L’Homme justement, parlons-en. Il adore les situations compliquées, elles lui donnent l’impression d’être plus intelligent. Mais si les situations sont complexes, si les contextes sont effectivement difficiles, ils reposent en revanche sur des mécanismes plus simples qu’il n’y paraît. Prétendre le contraire, c’est une manière de faire croire que les arcanes des relations humaines sont beaucoup trop sophistiqués pour des esprits ordinaires, qui feraient mieux de rester chez eux à s’appauvrir devant la télévision plutôt que de vouloir changer le monde. Et qu’ils laissent donc le pouvoir à ceux qui sont en mesure de l’exercer ! C’est une manipulation basique qui consiste à faire des petits secrets avec de grosses ficelles.
Quoi qu’en disent les esprits supérieurs, les raisons pour lesquelles nous agissons sont en fin de compte assez peu nombreuses. Ce sont les formes revêtues qui sont alambiquées. C’est là que l’adage populaire trouve son sens : Ne vous fiez pas aux apparences. Non, en effet, ne vous y fiez pas ! Dans En quête de Job, j’ai cherché à dénuder les mécanismes sur lesquels repose une lutte collective. Savoir qui on est et comment on fonctionne est plus qu’un atout… c’est une donnée primordiale. Car qu’est-ce qu’un collectif si ce n’est un regroupement d’individus qui interagissent les uns avec les autres ? Et comment espérer mener une lutte à son terme en négligeant cet aspect incontournable ?
Dans ce livre, il est donc question de révolte, d’indignation, de respect, de peur, de joie, de pouvoir et d’élan. On y parle aussi de musique, de fête, de solidarité, d’architecture et de mépris. Le mépris, vous savez, cette vieille manie qui consiste à prendre appui sur la tête des autres pour se donner de la hauteur. Voilà pour le fond. Pour la forme, ce texte n’est pas un documentaire, ce n’est pas un essai, ce n’est pas non plus une étude sociologique. C’est un texte littéraire, une enquête, une interrogation résolument tournée vers l’écriture poétique – choix qui n’a pas été fait en vain et ne doit en aucun cas vous inquiéter.
Imaginer que la poésie est réservée à une élite, qu’elle est hermétique ou trop lyrique pour rendre compte du quotidien, c’est un contresens fondamental. La poésie est populaire et révolutionnaire. Elle ne flatte pas le sens, elle l’ouvre. Elle ne prétend pas détenir la vérité savante, elle s’adresse au cœur, elle laisse chacun libre de l’entendre. Allez dans les bars, dans les rues, dans les cours d’école, écoutez. La poésie est là, elle ne dit pas son nom, c’est tout. Elle est notre langage d’origine, il n’est que d’entendre parler les enfants pour s’en persuader.
En définitive, je vous souhaite surtout de prendre à la lecture de ce livre, le plaisir que j’ai pris à l’écrire. J’y ai entrevu la possibilité d’un monde dans lequel on laisserait le mépris aux mépriseurs, un monde où chacun pourrait juger par lui-même sans hurler avec les loups, ni même braire avec les ânes. C’est un texte qui trouvera sa raison d’être s’il permet à certains de se dire : Et si c’était l’heure de retourner les cartables, de fouiller nos poches, de trouver le moyen de partager nos goûter ? Oui, si c’était l’heure de s’y mettre à plusieurs, et surtout, si c’était le moment ?
Discours Soirée Silpac CGT - Décembre 2009
La couverture et certaines photographies du livre sont de Yutharie Gal-Ong. Je la remercie de m’avoir prêtée ces images. Du 7 janvier au 15 février 2010, elle exposera au centre culturel Henry Desbals à Toulouse. Vernissage le mercredi 13 janvier à 18h00.
Je participe au nouveau projet de la boutique d'écriture du grand Toulouse, avec huit autres camarades. Je vous tiendrai régulièrement informés des tenants et des aboutissants de cette aventure prometteuse.
Le prochain festival de la nouvelle à Lauzerte aura lieu le 12 septembre 2010. EN attendant que je puisse vous en parler, relisez donc nos frasques de l'année passée !
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