« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants. Aujourd’hui,  j’ai le plaisir de recevoir Francesco Pittau  tandis qu’il reçoit mon texte chez lui.

 

Arthur avait d’abord agité les jambes pour se distraire.
Ensuite, il avait regardé ses jambes s’agiter. Et il avait fini par s’ennuyer. Alors, il s’était mis à examiner le décor autour de lui. La véranda dans laquelle il se trouvait : le plafond traversé par de longues fissures, le lampadaire couturé de chiures de mouches, les murs crème, les vasques de plantes affalées le long du mur ; puis ses yeux avaient balayé la cour aux grands carreaux rouges, la porte de la remise aux vitres fendues, le tas de bois pour l’hiver, la porte du garage désormais vide, le grillage de l’entrée, la poignée d’arbres fruitiers dans leur carré de terre, le mur mitoyen qui soutenait deux orangers… Et entre les orangers, il avait aperçu une sorte de trait vague et sinueux grouiller sur la blancheur éblouissante du lait de chaux.

D’un petit coup de reins, il avait quitté le siège en plastique vert sur lequel on lui avait demandé d’attendre.
“Reste assis là, on a des discussions de grands. Sois sage. Tu as soif ?” avait dit sa mère en lui apportant un verre de limonade. Il n’aimait pas la limonade. David aimait la limonade. Il en raffolait mais, lui, Arthur, il ne l’avait jamais aimée. Il secoua la tête pour dire qu’il n’en voulait pas. Qu’il n’en boirait jamais.

Sa gorge était sèche mais il ne boirait pas une goutte de limonade. D’ailleurs, il ne voulait plus boire. Il s’arrêterait de boire jusqu’à la fin du monde. Même pour atténuer la force de la poigne en fer qui lui écrasait l’œsophage.
“Tu es sûr que tu n’as pas soif ? Sûr et certain ? Il a fait chaud à mourir aujourd’hui…”
Arthur leva les yeux sur sa mère puis il marmonna que, non, il n’avait pas soif.
Elle l’avait fixé de ses yeux rougis, esquissé un geste pour lui toucher la joue mais elle s’était figée à mi-chemin avant de se redresser et de rentrer dans la maison en disant que s’il changeait d’avis, il n’avait qu’à demander.

Mais il n’avait rien demandé.

***************

Maintenant, il faisait un pas timoré vers la cour, l’oreille aux aguets. A l’intérieur, ça continuait de bavarder. Un murmure franchissait à peine le rideau de perles sombres.
Il quitta l’ombre de la véranda.
D’un seul coup de langue, le soleil enveloppa son visage. Son costume lui parut soudain cousu sur sa peau. Il eut une grande inspiration. Une chaleur fade emplit ses poumons. Il essaya de respirer doucement pour avaler le moins possible de cet air sec comme un morceau de laine brute.
Il s’approcha du mur, suivant des yeux le trait qui grouillait de plus en plus nettement. Il savait ce que c’était.
“Des fourmis…” pensa-t-il. Et aussitôt, il les détesta.
Il s’en approcha encore, l’estomac noué. Pourtant, il ne craignait pas les fourmis. Ou, du moins, il ne les craignait plus. David lui avait appris à surmonter sa peur.
Il avait presque le nez sur le mur. Les fourmis menaient leur va-et-vient de brins et de graines, comme s’il n’était pas là. Durant quelques instants il les examina sans bouger.
Il souffla doucement sur les fourmis. Certaines d’entre elles s’arrêtèrent une fraction de seconde puis elles reprirent leur course.
Arthur les détestait vraiment, ces fourmis, à cause dela peur qui revenait lui tordre le ventre.
A l’aide d’une brindille, il cassa le cortège des fourmis. Il y eut un affolement parmi les insectes. A gauche, à droite, puis les files se reformèrent.
Arthur cassa le cortège plusieurs fois de suite, et les files se reconstituèrent à chaque fois. Une espèce de colère s’empara de lui. Et hop-hop-hop-hop ! il brouilla les files à coups de brindille, expulsant les fourmis loin de leur chemin balisé.
Et il les regarda errer dans une panique totale, écrabouillant l’une ou l’autre, de la pointe de sa brindille.
Là, David aurait été fier de lui. Et à cette seule idée, un sourire vint sur ses lèvres. David aurait été fier de lui.
“Qu’est-ce que tu fais ?”
Sa mère s’approchait à rapides enjambées. Sa robe noire l’amincissait et faisait paraître ses cernes encore plus bleus.
“Ne reste pas en plein soleil. Tu vas être malade.” Elle planta sur lui un regard presque furieux.
“Tu veux être malade, toi aussi ?”
Non, il ne voulait pas.
“Alors, reste à l’ombre, comme j’ai dit.”
Il ne faisait rien de mal : il jouait avec les fourmis sur le mur. Comme David.
Sa mère s’accroupit à sa hauteur et murmura : “Tu sais bien…” mais elle n’alla pas plus loin.
Arthur sentit la poigne en fer lui serrer de nouveau l’œsophage.

PITTAU Francesco

 

Liste des autres participants :

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et sur twitter et en 9 twits chacune, Claude Favre @angkhistrophon et Maryse Hache @marysehache (elles ont choisi de publier les deux textes chez celle qui a un blog : Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr/).

32 Responses to Les fourmis
  1. Une ombre du mal grandir et le rideau de perles avec le soleil en exagèrent l’ampleur. Du beau Pittau quoi.

  2. Ouf ! Ca secoue ! Sans rien dire, que des détails. Des détails à la dimension « fourmis ». Le mot qui me vient est littéraire. Un texte littéraire. La littérature, quoi.

  3. Quelle présence dans la perte ! … annoncée dès « la porte du garage désormais vide ».
    Et puis ça:
    « D’un seul coup de langue, le soleil enveloppa son visage. Son costume lui parut soudain cousu sur sa peau » … c’est fantastique !

  4. Ce texte est une petite merveille; le décor est planté et je l’ai vu de suite le petit Arthur sous sa véranda en train d’attendre les grands. Après, la pression monte petit à petit jusqu’au dénouement que je n’ai su prévoir, mais qui s’impose en dernier de façon implacable. Dites M’sieur Pittau, vous vous êtes concertés avec M’dame Martin pour nous émouvoir avec vos histoires de petits enfants victimes de l’inconséquence des grandes personnes? Je n’ai pas votre verve et votre talent dans ma plume, mais vraiment M’sieur Pittau, c’est très beau! Merci à vous.

  5. « Arthur avait d’abord agité les jambes pour se distraire. » Des fourmis dans les jambes ?
    J’aime ce texte évocateur, sa lourde chaleur… Une scène en noir et blanc.
    Les fourmis n’enterrent pas leurs morts. Les pleurent-elles ?

  6. Oui, qu’il vienne, on a des fourmis dans les jambes

  7. Fourmi 1.442
    Fourmi 1.432
    Fourmi 1.612
    Fourmi 1.862
    Fourmi 1.482
    Fourmi 1.419
    Fourmi 12
    Fourmi 41
    Fourmi 112
    Fourmi 141
    Fourmi 22…
    Fait chier Pittau
    à pas répondre.
    Et Arthur aussi !
    … C’est pas fourmidable.

  8. une jolie communication, une même tendresse

  9. Est-il attaché sur une fourmilière, le corps enduit de miel ?

  10. @Kouki. Merci, Kk.
    @Gilles. Connaissant votre exigence, ça m’ touche d’autant plus.
    @Isabelle C. Euuuuh, ben, j’ sais plus quoi dire là…
    @Pimprenelle. Merci d’avoir lu.
    @Nicolas. Non, pas de concertation avec FM, qui ne m’adresse plus la parole depuis des mois. 😀
    @AH. Les fourmis ne pleurent pas. En noir et blanc, c’est pas faux.
    @Fourmi. Pour ça, c’est le roi.
    @frederique. Mais non, j’ suis là !
    @Zoë. JE SUIS LA ! pfffouuuh…

  11. @Fourmi. J’ai répondu. Bon sang de bonsoir !
    @brigetoun. FM ne m’adresse plus la parole depuis des mois. 🙂
    @Gilles. Avec une bayadère qui roule des hanches au lointain. Une véritable torture.
    @FM. Tiens, vous m’ causez maintenant ? 😀

  12. Quel incipit! Les trois premières phrases d’ailleurs, ensemble. Le reste est… (ici, un adjectif extraordinaire mais… si, ça viendra.) Et cette prose est celle de ces romans courts, vifs, tranchants, comme je les aime. David…

  13. Photographie surexposée d’un sud ou brille le soleil noir du manque. Fourmis en procession funéraire, chaleur bourdonnante d’angoisse, enfant livré au vide qui conjure la disparition… Du vécu. Beau texte.

  14. Quand une carpe et 3527 fourmis se rencontrent, que se disent-elles?

  15. @Depluloin. Merci… j’aime aussi les romans courts.
    @frederique. Bon, OK. J’ dis rien.
    @Joël H. Au risque de vous décevoir, ce n’est pas du vécu du tout.
    @Pimprenelle et Nicolas. Euh… j’ sais pas.

  16. De Nadège à Arthur, de l’ombre aux ombres. Merci Frédérique et Francesco.

  17. @Sophie. Merci à Frédérique, ah ben, ça m’ fait mal aux seins ! 😀

  18. en première lecture, j’ai eu la même impression que Pimprenelle et Nicolas. Les vases communicants font naître la même veine chez les deux auteurs. Mais le traitement est différent , Fredérique M. peint avec une cruelle justesse la dureté impitoyable de l’attente. Elle laisse entrevoir les traces indélébiles qui marqueront l’enfant à jamais.
    Francesco Pittau met Arthur dans une révolte qui ne trouve pas sa voie. Il affronte l’horreur du deuil, et la pauvreté affective de sa mère. Arthur s »auto flagelle comme s’il portait quelque responsabilité dans le drame qui s’est joué.S’il culpabilise d’être encore vivant, lui, que les fourmis effrayaient et effrayent encore, il trouve des ressorts enfouis dans les souvenirs qu’il garde de David. Il ne sera pas David, il n’épousera pas ses goûts mais la présence tutélaire de David continuera à lui permettre de dompter ses peurs. David sera fier de lui. Il y a de l’espoir , de l’avenir dans ce texte. J’y lis aussi , une forme d’ironie à l’égard des adultes qui séparent le monde des petits du monde des grands au point d’en oublier les langages et les gestes de la détresse comme ceux de la tendresse. Arthur en est acculé à l’apprentissage de la solitude et à inventer ses repères et ses symboles personnels avec la maladresse des premières expériences.
    Il nous fut offert deux textes , deux itinéraires d’enfance qui s’enfoncent dans le noir. Les chemins sont différents, les destinées , probablement, aussi. Hélas, dans l’univers des grands , on apprend , toujours, trop tard . Les enfants devraient lire ces deux contes et peut être même, devraient ils, eux les lire aux adultes.

  19. Mal aux saints ?
    Flûte.
    😀

  20. @frederique. Euh, devriez pas tendre des perches comme celle-là.
    @patrick verroust. Comme a dit FM.
    @Sophie K. 😀

  21. Frederique:

    Je vous remercie de vos remerciements aimables. Cet exercice du commentaire, à chaud, est agréable. Il suppose une plongée, en apnée dans le texte, de s’y laisser flotter comme dans du liquide amniotique puis, tout dégoulinant encore de jouer sur le clavier une partitas improvisée (j’ai eu le bac j’en suis fier!) qui reflète les émotions ressenties. La démarche est autant analytique que poétique.Elle privilégie un regard aimant sur un regard expert .il ne s’agit pas de vivisection ni d’autopsie. Le point de vue du lecteur, à la place qui est la sienne, doit permettre aux essences subtiles qui font fonctionner la mécanique mise en place de dégager toutes leurs arômes. dans un partage collectif.Je m’y essaie en tâtonnant. Le choix d’un petit manseng est plus aisé et plus propice à l’ambiance.

    • @ Patrick : C’est avec plaisir que je goûterai ce cépage. Ne vous manque-t-il pas, parfois, de rencontrer un duettiste (ou un duelliste) qui exercerait le même art que vous ? Je me sens tout à fait incapable de commenter comme vous le faites et à votre place, le manque de répondant me laisserait insatisfaite (enfin, j’imagine). Ce qui ne veut pas dire que vous ne finirez pas par le(la) croiser.

  22. […] le coeur vous en dit, vous pouvez relire nos premiers échanges : “Les fourmis” et  ”Veiller le […]


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