Nous sommes au coeur de l’été, il fait chaud, les cigales s’exaspèrent… ce n’est pas une raison pour mollir jusqu’en septembre.

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Depuis plus d’un mois, je voulais vous parler de ce livre paru chez Pleine page, mais une mère s’est absentée et voilà que tout est resté suspendu. Attendre quelqu’un qui ne reviendra pas.

Dans Dernières lettres à ma mère, il est question d’un homme qui n’est pas arrivé à grandir. Ce sont des choses qui arrivent plus souvent qu’on ne le croit. Il est monté en graine, des poils lui sont apparus, il a même eu un enfant, mais grandir et se dresser, ça il n’a pas pu.
Comme d’autres avant lui, comme d’autres après, il a tenté de noyer son chagrin. Mais il trouvait que ça n’allait pas assez vite, alors il a eu recours à plus radical. Dans ces cas-là, il ne faut pas se rater – les lendemains de suicide sont bien pire qu’une gueule de bois. La honte et le chagrin poissent les draps dans lesquels le corps maltraité tente un repos moins définitif. Il faut affronter la détresse, les regards aimants et leurs larmes, supporter de voir son pauvre baluchon de linge sale autopsié.

Durant quelques semaines, avant d’aller voir là-bas si il y est, Thomas Mèneret écrit à sa mère :

Si quelque chose de bon doit advenir, cela viendra du manque, justement. Puisque quelque chose manque, depuis toujours, à commencer par Dieu.

Il me faut abdiquer, et non pas ferrailler, et vivre avec ce manque ami. Il faut vivre, avec nos manques, Maman, les aimer même, me comprends-tu ? J’entends par manque, tout ce que l’on voudrait et que l’on n’aura ou ne sera pas. J’entends par manque l’impossible autour de nous. J’entends par manque l’acceptation de notre singulière solitude ici-bas.

Habitons notre manque infaillible. La tyrannie de la totalité a assez duré. Nous ne serons jamais complet. Ce n’est pas grave. Allons vers notre manque, notre finitude, notre « incomplétude », nos failles.

Je recommande cette lecture à celles et ceux qui se tartinent le cou à l’orgueil et prétendent savoir et maitriser. Ils y comprendront peut-être que  nous ne sommes pas tous équipés de la même manière pour affronter ce que nous réservent les jours et les nuits. Qu’il n’y a pas à en rougir ou s’en défendre. Que cette fragilité même est une richesse qui se paye comptant.  

La voie royale vers l’eugénisme, qui consiste à croire au sens intégriste du terme, que demander suffit à obtenir, que l’on mérite tout ce qui nous arrive, que culpabilité et responsabilité sont synonymes, cette voie royale, dis-je, est à gerber. Je revendique haut et fort mes incompétences, mes failles, mes gouffres et l’incommensurable douleur qui m’habite parfois. Je la revendique pour moi qui prends la parole et pour tous ceux qui n’arrivent qu’à se taire devant la cruauté ordinaire des mieux-disants, des mieux-payants, des mieux-trou-du-culants.

Je me réjouis que le sieur Daumier ait eu la lucidité d’écrire cette maxime qui devrait soulager le prurit galopant des susnommés, à condition qu’ils l’utilisent d’abondance  :

On gagnerait une fortune à acheter les gens ce qu’ils valent pour les revendre ce qu’ils s’estiment.

Et encore : Pour la petite infante qui a grandi trop vite, qui voyage au loin, seule, pour la première fois. Cette bouleversante chanson de Clarika, Lâche-moi… parce qu’être mère, c’est dur aussi, ça fait peur l’idée d’attendre toute sa vie quelqu’un qui ne reviendrait pas. C’est pas celle de Thomas qui me contredira.

Photo : Frédérique Martin

Photo : Frédérique Martin

13 Responses to Être mère
  1. Je suis contente que tu connaisses Clarika. Je découvre cette chanson par contre, et la fait écouter en boucle à qui tu sais.
    Je lirai ce Thomas Mèneret, l’extrait est magnifique.

    • Loïs : C’est drôle que tu dises cela parce que Clarika, pour une raison que je serais bien en peine d’expliquer, me fait penser à toi. Et qui je sais est-elle sensible au message ?
      Marco : Un livre poignant, je vous l’assure.

  2. Beau billet pour un livre certainement troublant.

  3. Chaque fois qu’il pleut fort — c’est le cas tout de suite — je ressens une grosse mélancolie et je revis le moment d ema vie où je me suis senti le plus en sécurité.

    Quand j’étais enfant, à chaque fois qu’il pleuvait trop pour aller dans les champs, mon père travaillait à l’abri sous le hangar. Il sciait, épointait des piquets, fabriquait des barrières. Avec mon frère, nous jouions à la lisière du hangar. Les gouttières creusaient des rigoles. Nous étions là dans l’odeur de la sciure, de la terre mouillée, avec les bruits de moteur, de la lame de la scie.
    Nous n’avions même pas besoin de nous parler.

    Ces moments font partie de ma meilleure et toute personnelle définition du mot « complétude ». J’étais en équilibre. Sans aucun manque alors. Ils m’ont souvent aidés depuis à traverser des sales moments. Et longtemps je n’ai pas su pourquoi j’aimais tant la pluie.

  4. Jolie découverte que Clarika …. une de plus que tu nous offres … alors simplement merci … pour les livres, pour les chansons, pour les mots, pour la façon dont tu nous les fait découvrir ….

  5. @Gilles : merci pour ce commentaire, quelle bonne surprise que de lire une si belle prose « jusque dans les commentaires d’un blog ».

  6. @Loïs :Merci. Ce billet de Frédérique parle de tellement de choses ! Le manque…

  7. Très beau billet, et très justes ces réflexions sur la fragilité humaine, et sur l’arbitraire de ce qui nous arrive. J’ai aimé la chanson de Clarika, merci pour cette découverte. Quant au livre, il est tentant.

  8. Première fois que je viens sur votre blog. Je suis surprise et bien contente de lire ce que vous dits sur Dernières lettres à ma mère de Thomas Meneret. Un grand livre, très important pour moi. je connais cette mère, justement, un être magnifique de finesse, d’intelligence et d’élégance sensible. Je le conseille à tout le monde, moi. On est petit et forcément humble devant la souffrance, enfin faudrait l’être ! pour y entendre un peu de ce qui pleure en dedans et du mystère de la dépression que Thomas Meneret, avec sa belle plume, exprimait avec une acuité hors du commun et du lieu commun. Bravo d’en avoir parlé. Il le fallait.

    • Bonjour Brigitte, vous connaissez donc Pleine Page ? Pardonnez mon ignorance mais je suis assez nouvelle sur la toile et vous aussi d’après ce que je lis chez vous. Thomas Mèneret, magnifique et poignant. La tragédie des mères et de leurs enfants qui s’échappent. Saluez Claire Massart pour moi et dites lui comme ce livre est touchant. Merci pour votre lien, c’est trés gentil à vous. Nous allons donc apprendre à nous connaître.


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