« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… » . François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée. Aujourd’hui, Lignes de vie et Frédérique Martin s’invitent réciproquement.

Suivez-moi avec ma tronçonneuse !
Elle coupe bien la garce. Modèle récent, fibres de carbone, batterie lithium-ion, ultra-légère. Avec elle je peux courir, monter, descendre ruelles et passages de la ville. Parce qu’où j’opère, ça grimpe, c’est les pentes, la colline, l’ancien quartier canut, faut en être, 1831, 1834, 1848, ça vous dit quelque chose ?
Je m’agenouille sur le ciment, je presse l’interrupteur. La lame tourne si vite qu’elle semble immobile. A peine audible. Jusqu’à ce qu’avec son tranchant feutré j’effleure le bitume. Là, ma petite garce chérie crie.
Elsa et Ève surveillent. Chacune son bout de rue pendant que j’avale la poussière. La machine tressaute. Je la serre ferme. Bras malmenés, doigts blancs sur les deux poignées. Faut faire très vite, le « CSP plus » veille. Le Comité de Salubrité Publique. Partout ses membres. Dans leurs bonbonnières bobos, derrière les fenêtres dépolies de leurs lofts, de leurs crèches poutres apparentes. Les caméras pivotent sur leurs bases dans les globes cuivrés des lampadaires. On nous télé-regarde, on nous télé-veille, on nous télé-télé. Je vous emmerde.
Je découpe. Giclées phosphorescentes. La lame s’enfonce. Fumées. Je tousse. Putain ! La lame se bloque ! Je secoue la tronçonneuse. La lame repart. Je vous aurai tous, je mettrai fin à vos règnes d’araignées bitumeuses, bétonneuses, cafardeuses. Vive la découpe !
Relevez-vous frères lobos ! Descendez avec vos couteaux à jambon, vos Laguioles, vos Ikéa cutters. Ne me laissez pas opérer seul.
Le marteau. Je frappe, je tape, je cogne. Encore et encore. Jusqu’à ce que la croûte craque.
Je déblaie les grenailles, le granulat, le concassé, le duraille. Ça part tout ça derrière moi. Dans les crottes de chien. Les enjoliveurs.
Soudain la terre !
Mes doigts dedans.
Elle existe,
oui,
la bonne terre.
Pas d’attendrissement ! Dégager un rectangle ! VITE !
Elsa ! Ève ! Venez !
Elles accourent avec les godets de plants, le bio engrais, l’arrosoir.
Oh vos mains dans la terre mes belles.

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Nous remontons la rue avec tronçonneuse et plantoir,
nous continuons notre tâche,
nous sommes au début,
en bas de ces pentes.

micro-implatation-florale-6

Nous allons ouvrir des interstices dans la cité, ressusciter, réciter des verts. Que leurs semailles rimaillent ! Voilà tout ce que veut ma tronçonneuse : creuser des micro-jardinets aussi minces que des fissures, déterrer, fouger cette bon dieu de ville.

Les autres participants aux vases communicants de ce mois : (Que les oubliés se signalent !)
Zoé Lucider et Dominique Boudou
Désordonnée et Emelka
Paumée et François Bon
Futile et grave et Fragments ecmnésiques
Fenêtres Open space et Michel Brosseau
Arf et Balmolok
Liminaire
et 36 poses d’Annie Rioux

 

18 Responses to Les vases communicants (2)
  1. […] . François Bon et Scriptopolis ont lancé l’idée. Aujourd’hui, Lignes de vie et Frédérique Martin s’invitent […]

  2. Voilà ! Le moissonneur et moi venons d’essuyer une tempête pour poster ce vase communicant. Une attaque pirate cette nuit chez notre hébergeur OVH, à 00h00 précise, à l’heure donc où nous postions nos textes, 3 000 000/messages secondes sont arrivés chez l’hébergeur de 5000 Ip différentes. Le moissonneur et moi vous remercions, c’est trop. Nous sommes cois devant l’effervescence que nous sommes capables de susciter … Un clin d’oeil à Gibi qui adore l’humilité de ce genre de commentaire :0))

  3. Nom de dieu, j’ai cru un instant « massacre à la tronçonneuse » et puis, non, on attirait dans de jolis jardinets éclos du bitume. Joli !

    hého la taulière, je suis un oublié qui a vasé-communiqué aujourd’hui avec un chat.

    et je viens de m’apercevoir que j’ai oublié deux couples. argh!

    🙂

    • La taulière court ventre à terre entre les herbes fraîchements plantées pour régler cet inexcusable oubli. En fait Arf, quand la taulière s’est pointée chez vous dès potron minet pour voir si vous vasecommuniquiez, eh bien vous ronfliez mon cher… la tête bien calée sur la pile de linge sale, non :0) ?

  4. Quel beau texte ! Il faut que je retrouve une phrase de John Updike pour l’illustrer et je reviens.

  5. « Sous le bitume, le jardin », c’est aussi beau que « sous les pavés la plage » et nettement plus verdissant!

  6. Waaahh un sacré raid de guerrilla gardening! Bravo!

  7. @arf : déçu ?

    @Anna de Sandre : phrase promise, phrase due 😉 En parlant d’Updike, je n’ai jamais réussi à « entrer » en Updike, quelle est la meilleure porte ?

    @Magali : y’a encore du chemin à faire pour le jardin vu l’extrême bitumisation, c’est pour ça qu’on commence petit, faut pas choquer, pas provoquer une « jardinsta » en plus de l’Agrippa et la Taxa Carbonara

  8. @gibi : essaye Rabbit coeur de lièvre pour voir ? (la phrase est dedans d’ailleurs, pas eu le temps de la retrouver mais j’essaye de la poster aujourd’hui).

  9. @Gibi : « (…) Ils montent la côte sur le trottoir rugueux. La pente de macadam est une affirmation enterrée, un écho inattendu de la terre qui était là avant la ville. (…) »

  10. Alors, premier plaisir, ce texte plein d’humour pétaradant et de jolis doigts roses pour mettre en route une révolte régénérante
    Deuxième : Anna de Sandre l’ancienne petite nouvelle qui cite Updike, the rabbit, one of my favourite. Enchantée de ce club, y reviendrai

  11. @Anna : hummm merci, sacré echo de sentir la terre dessous parce que la pente, ça me fait penser à mon tour à Simondon, aux mariages qu’il établit entre les mondes technique et géographique
    @Zoë : hummm les doigts dans la terre….

  12. Pfiou ça tronçonne dur par ici. Merci à Magali pour le lien (mais je l’avais déjà consulté en douce, ce site, chut).

    Sinon, pour Updike, j’avais aussi poussé la porte via le Rabbit : sauvagement bizarre, mais j’en ai de bons souvenirs.

  13. @Anna & Morena : Alors, je vais l’essayer ce lapin.

  14. @Anna, @Morena, voilà, ça y est, je l’ai ce Rabbit, sur ma table de nuit en carton. Il y a une scène au début où Rabbit arrive chez lui et retrouve sa femme enceinte, qui est avec un whisky devant la télé. En une page, il les plante tous les deux d’une façon.

  15. @Gibi : Bon voyage avec Angström :o)
    (Et la scène juste avant, avec les mômes dehors et la partie de ballon ?)

  16. @Anna : La scène avant ? Comme un parking souterrain qui continue en étages. J’imagine le roman comme ça.


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