6H35 : Un ticket de métro patinait sur le bitume glacé, voilant par moment l’éclat diamanté d’une eau prise entre terre et air. Elle mordit son croissant, éparpillant des miettes grasses sur son écharpe en laine, la vue troublée par le panache mentholé de son haleine. A quelques pas d’elle, un homme penchait la tête, offrant sa joue bleutée à la lumière pâle. Quelque chose dans le tombé de son manteau, dans la manière dont il tenait ses épaules, lui donna envie de caresser ce profil et de laisser glisser ses doigts jusqu’à l’échancrure de la chemise. L’homme se passa la main dans les cheveux, la regarda. Elle lui offrit son plus beau sourire, auquel il ne répondit pas. Elle ne détourna pas les yeux.

6h36 : Derrière elle, deux garçons raclaient le sol de leurs boots, capuches sur les yeux, bras resserrés sur leurs corps secs :

– Tu sais quoi ? J’vais partir en Crête. Tu sais où c’est, toi, la Crête ? Une île en bas de la Grèce. Tu rêves ou quoi. Ecoute voir, une semaine à deux là-bas, dans un hôtel de bâtard, avec l’avion et tout et tout. 250 € ! C’est de l’hallu, non ?

– Sur internet ?

– Ouais.

– Ben moi, tu sais quoi ? Je suis invité à un mariage de trois jours, avec le voyage et tout et tout. 180 € !

– Ouais, ben Yussuf, il se marie bientôt. Tu sais qui c’est Yussuf ?

– Ouais.

– Tu sais quoi ? Quatre jours de fiesta dans un hôtel de folie avec trop d’étoiles que tu peux pas les compter. Sortie en discothèque, que des jeunes, que des filles, la classe quoi. 120 €. Tu peux presque partir avec zéro, là-bas.

– Et c’est où ?

– Je sais pas.

« Dommage » pensa-t-elle, sans lâcher l’homme du regard. Une bouffée de graisse chaude et de caoutchouc brûlé lui rappela sa première voiture. Elle revit l’ample volant et l’intérieur crème de la coccinelle. Elle ressentit un vif désir de s’asseoir à nouveau dans le siège en cuir pour en sentir l’odeur rassurante. L’homme promenait son mince sourire autour de lui, les mains sur les hanches, le manteau ouvert. Il eut un bref soupir et s’absorba dans la contemplation du sol. Elle le laissa faire.

– Tu sais quoi ? La dernière fois que je suis allé à l’hôtel, c’était avec Rafik et deux meufs qu’on avait rencontrées. 80 € la chambre, genre il en fallait deux. Alors tu sais ce qu’on a fait.

– Non, quoi ?

– On a couché les meufs dans la chambre. Genre on a pris une douche et tout et tout. Et nous on a dormi dans la voiture avec Rafik. T’imagines ? Dans la voiture. Genre.

6h48 : Les rails n’en finissaient pas de striduler. Des voyageurs descendirent du train les uns derrière les autres, dans un moutonnement de sacs et de manteaux. L’homme et elle patientèrent côte à côte. Elle observa ses mains larges, ses ongles nets, les cheveux qui rampaient sur sa nuque en mèches souples. La porte ouverte semblait les attendre. L’homme s’effaça pour la laisser monter. « Après-vous », murmura-t-il. Elle posa le pied sur la marche et s’immobilisa. Impossible de faire un geste de plus, d’amorcer le mouvement qui la hisserait dans le train et l’éloignerait d’avantage. « Vous permettez ? » dit l’homme qui se saisit de son sac et grimpa sans attendre, tandis qu’elle se tenait là, les yeux brûlants. Il posa le bagage devant elle, s’avança pour regarder dans les compartiments, puis revint et se pencha. « Vous venez ? », proposa-t-il en lui tendant la main.

 

Homme en vitrine - CP Frédérique Martin

29 Responses to Prendre le train
  1. bon, suis prête pour la suite.

  2. Oh Frédérique, tu te mets à écrire des histoires d’amour ? Belle description de tous les protagonistes, en particulier de « l’homme ».

  3. patrick verroust 1 mai 2011 at 11:27 Répondre

    Un ticket de métro, la lampe d’Aladin d’un conte urbain. Deux histoires s’entrecroisent, entre fantasmes et réalités. Les dialogues de deux adolescents qui se racontent, mi figue mi raisin, les rêves à trois balles ratissées sur le net. La sexualité, les filles ,sont dans un arrière plan proche. Mais ce n’est pas du plan cul. Un remake des « Valseuses » semblent se dessiner , la dernière histoire a une chute qui n’est pas de rein, les deux garçons partis avec deux « meufs » louent une chambre d’Hôtel à hauteur de leur budget. Les deux filles y dorment, les deux garçons passent la nuit dans la voiture. Ouh – Blier la timidité, les codes sociaux, la pudeur ? Les barrières, les interdits n’ont pas disparus, certainement moins qu’on se plaît à le dire. L ‘autre histoire est celle d’une voyageuse. Elle n’est plus toute jeune, 1_ans au temps des coccinelles, affranchie et timide pourtant. Elle flashe sur un homme dont la silhouette la ramène à des jours heureux. Elle fond de désir et de tendresse pour cet inconnu qui reste indifférent jusqu’au moment où il lui tend la main dans une invite à voyager de concert. Une de ces rencontres inopinées qui aide à vivre ou… à partir ?

    • @ Patrick Verroust : Ouh – Blier la timidité, les codes sociaux, la pudeur ? La tendresse aussi, et quelque chose qu’on pourrait appeler l’honneur. Quant aux rencontres, elles se font lorsqu’on est prêt à les recevoir et – je l’ai souvent remarqué – au moment où on n’attend rien.

  4. patrick verroust 1 mai 2011 at 13:39 Répondre

     » Au moment où on n’attend rien » où là là qu’est ce qu’il va m’arriver!!…J’ai intérêt à être pas loin d’être prêt.

  5. rhooo, c’est chouette… Mais après (photo à l’appui) ça se gâte : elle déshabilla et découpa l’homme au niveau de la taille !

  6. patrick verroust 1 mai 2011 at 19:30 Répondre

    Non, justement, là est le danger!

  7. Les rencontres dans les trains sont les plus improbables et donc miraculeuses. Je pense à la chanson de Brassens.
    « A la compagne de voyage
    Dont les yeux, charmant paysage
    Font paraître court le chemin
    Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
    Et qu’on laisse pourtant descendre
    Sans avoir effleuré sa main »

  8. patrick verroust 2 mai 2011 at 07:50 Répondre

    C’est une voie toute tracée!

  9. Dommage que les jambes du mannequin ne soient pas côté droit, ça ferait encore plus Marat dans sa baignoire….

  10. patrick verroust 2 mai 2011 at 16:34 Répondre

    Au bout de la voie, je serai ferré!

  11. Frédérique, si vous modérez mon commentaire je me démonte pas.

  12. Euh… c’est autobiographique? Si c’est le cas nous réglerons ça plus tard dans la chambre non mais!

    (Ensuite alors? Vont à l’hôtel? Quelques petites scènes sensuelles? … Suis à la campagne où les occasions de… non rien.)

    • @ Depluloin : Dans la chambre ? Mais pourquoi diable voulez-vous que nous nous retrouvions dans la chambre de commerce et d’industrie ? Pour le reste, je laisse votre imagination battre la campagne.

  13. patrick verroust 3 mai 2011 at 15:51 Répondre

    Le 14 juillet 1993,
    Un poète s’est tu,
    En toscane,
    Terre,devenue
    Sienne.

    Saint Pierre
    Rendit compte
    A Dieu;
    Il en est
    Le pécheur d’âme,
    L’âme damnée
    A qui on ne peut dire
    Adieu

    Aujourd’hui,
    J’ai ferré,
    Léo!

  14. Genre j’aime beaucoup moi itou. (J’espère que le gars ne va pas aller dormir dans la voiture après, ça casse le dos, de dormir dans une bagnole. Surtout une coccinelle. Je sais, j’l’ai fait.)(…Quoi j’mélange tout ?)(…Ben oui, comme d’hab’.)

  15. C’est marrant les coïncidences bloguesques ! je viens de chez Isabelle chez qui il y a aussi l’amorce d’une histoire d’amour dans un train / métro.
    http://tremblementsdetaire.over-blog.com/article-anna-73469192-comments.html


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