Discours prononcé lors de la remise du Prix Prométhée à Lourdes, le 31 octobre 2004

Orator Miserabilis, cela fait savant et explique que je tienne ce cahier entre mes mains. J’ai en effet l’art de la brièveté, et un discours de 90 pages m’a semblé être la bonne distance pour m’adresser à vous. J’en vois qui frémissent !

Je voulais vous dire que j’ai le cœur d’une petite fille de huit ans et que pour cette enfant, c’est Noël depuis qu’elle a reçu un certain appel au mois de juin. Il me fallait ce cœur infatigable pour partir du puit d’encre en moi et croire que je parviendrais à en extraire des livres, sans autre appui que mon propre élan. Parce que mon nom pourrait vous en faire croire, Martin, n’est-ce pas ? Mais, en réalité, je ne suis la fille de personne. Et c’est avec l’obstination des orphelins que j’ai cherché ma parentèle, famille d’encre, cousins de papier.

Vous l’avez peut-être remarqué, je ris avec beaucoup de conviction. C’est pour dissimuler que je pleure avec le même enthousiasme, c’est pour apprendre à vivre avec le tragique qui ne cesse d’être là. J’ai quand même fini par comprendre que cette sensibilité qui a causé bien souvent mon malheur dans sa collusion avec le ridicule, cette sensibilité était aussi ma plus grande richesse.

Alors, ma sensibilité et moi, on se retrouve à l’heure des remerciements. Rien n’est plus banal que de dire « merci ». Ça n’engage à rien, ça ne coûte pas grand-chose, ça ne mange pas de pain, comme aurait dit ma grand-mère. « Merci », au même titre que « amour », est un mot perdu, comme on le dit d’une fille. Il n’y a pas de synonymes pour ces deux-là, irremplaçables, mais tellement violentés.

J’ai donc décidé de ne dire merci à personne. Il arrive un jour où il faut savoir quitter ses parents et brûler tous ses maîtres. Non, vraiment, pas de merci. Mais j’embrasse chacun d’entre vous avec ferveur, pour vous rappeler qu’un mot, parfois, décide d’un destin. Souvenez-vous de la première fois, de cette poignante étreinte des premières fois, quand on aime violemment et qu’on se découvre aimé. C’est ce qui est en moi aujourd’hui, c’est ce que j’ai envie de partager avec vous. J’ai choisi d’en terminer par ce travers commun aux écrivains et qui consiste à emprunter la parole d’un autre. Je citerai Guy Rouquet, dans le texte :

– Voilà, tout arrive.

4 Responses to Orator miserabilis
  1. Oh, t’imaginer pleurer avec autant de conviction que lorsque tu ris… je suis toute chamboulée, je n’avais pas imaginé

  2. chère, un, je ne savais pas que tu avais reçu ce prix,
    deux, je ne sais pas bien ce qu’il représente
    si ce n’est pour toi ce ‘tout arrive’
    trois, je me réjouis profondément, et te dis que j’aime te lire, dans ta concision des mots, dans la nouveauté d’expression des sentiments, dans tes images, dans cette honnêteté, cette droiture, que transpire ton écriture.
    Belle année de boulot, de crétation, de succès! je t’embrasse Brigitte

  3. Je découvre votre site grâce à un billet de Georges Flipo et je suis saisie par la beauté de vos phrases, par leur profondeur… Nul doute que vous êtes un grand écrivain. En tous cas, moi, maintenant, j’ai envie de vous lire !

  4. […] point de départ de mes autres publications. Le jour de la remise du prix, j’avais concocté un petit discours qui se concluait ainsi : « J’ai choisi d’en terminer par ce travers commun aux […]


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