« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants. Aujourd’hui, Denis Sigur et Frédérique Martin s’invitent réciproquement.

La piste aux étoiles (Denis Sigur)

Moi, je faisais le clown aux pieds de la demoiselle. Dans mon cercle de sable et de sciure mêlés à l’urine animale, à quoi d’autre pouvais-je prétendre avec ma dégaine bringuebalante ? Lui clamer mon amour d’ici bas ? Elle ne m’aurait pas entendu. Ma voix, étouffée par les barrissements de la fanfare, ne serait jamais parvenue jusqu’au câble d’acier sur lequel elle dansait.
Et c’était chaque soir la même ritournelle.
Elle, là-haut, légère, aérienne, inaccessible.
Moi, tout en bas, avec ma face de carême et mon costume trop grand. Moi et mes godillots d’un mètre me faisant tomber dans toutes les chausse-trappes du spectacle réglé comme du papier à musique. Ca n’avait rien de chic, ni même de reluisant ; c’était plutôt pathétique, disons le franchement. Mais, chose étrange, cela faisait rire les gens… Oh oui ! Ca, oui ! Cela les faisait rire de voir les misères d’un pauvre clown triste aux prises avec lui-même… Au point qu’ils en oubliaient le ballet de la belle équilibriste tout là-haut, tout là-haut. Que je morde la poussière et ils étaient aux anges. Qu’ils rient donc de moi ! Cela m’était égal. Moi, je n’avais d’yeux que pour elle. Amour impossible, peine perdue… Dans ma loge, le spectacle terminé, avec pour seul témoin mon miroir ébréché, j’ôtais le masque blanc sous lequel se dissimulait la noirceur d’âme des pauvres clowns. Et je répétais inlassablement à cette image défaite :

– Pauvre tête folle ! Pauvre Bachi-bouzouk aux rêves érotomanes ! Tu voudrais l’enlacer, la prendre dans tes bras ; l’emporter tout de go sur une belle ottomane ! Tu voudrais connaître les secrets de son cœur ; comme dans ce livre ancien, lui offrir un bijou indiscret qui te conterait tout de ses langueurs, de ses désirs. Un présent qui ôterait de tes joues cette pâleur assassine… Les yeux clos, je rêvais de promener mes doigts dans sa chevelure d’or, de poser mes lèvres sur sa peau pailletée, de répondre à ses soupirs par les miens enivrés…Pauvre Bachi-bouzouk ! Pauvre tête folle !

Un soir, pourtant, le miracle s’est produit. De mes piètres pantomimes, le public a ri plus que de coutume. Il a ri si fort de la tête de turc qu’on leur offrait en partage, que la Belle, là-haut, a baissé son regard jusqu’à moi, dérogeant ainsi, le quart d’une fraction de seconde, à la règle immuable du geste mille fois répété. Un regard courroucé, mais un regard tout de même ! Quelle aubaine ! Quel somptueux cadeau du ciel ! Mon cœur battait la chamade et mes yeux étaient suspendus à son geste…
Un seul regard suffit à donner l’espoir. Un seul regard suffit à rompre l’injuste équilibre du monde.
La belle écuyère du Vide a frémi. Ses bras ont battu, pareils aux ailes d’un ange. Elle s’est envolée vers moi, dans les « Ho ! » et les « Ha ! » médusés du public incrédule.
J’ai couru.
J’ai couru comme un fou pour récolter enfin le fruit de mes opiniâtres prières…J’ai couru bras tendus pour amortir sa chute.
Pauvre tête folle ! Pauvre Bachi-bouzouk sur le plancher des vaches ! Mes grands pieds d’albatros se sont pris dans mes rêves. J’ai bien tenté de m’envoler, moi aussi, d’aller la rejoindre, quelque part, entre son firmament et mon enclos de sable.
J’ai essayé !
Ô je vous jure que j’ai essayé !
Mais mon grand corps maladroit fit ce pour quoi il était fait : Il chût. Lourdement, pesamment. La plus belle chute de ma triste carrière. Pourtant, personne, dans les travées de bancs encerclant l’arène, non, personne ne rit ni n’applaudit.
Les exclamations de la foule, montées vers le faîte du chapiteau comme des bulles de champagne, s’étaient soudain évaporées.
A leur place, un silence opaque et glacé tomba dans le sillage du corps céleste.
Ce fut un grand et beau silence.
Un silence noir et sépulcral sur la piste aux étoiles.
A portée de main, là, tout près de moi, dans un dernier souffle, souillé par la poussière, mon rêve s’est éteint.

Les autres participants : Que les oubliés se manifestent !

Mariane Jaeglé  et Gilles Bertin
Eric Dubois et Patricia Laranco
lignes électriques et chroniques d’une avatar
Christophe Sanchez et Yzabel
Luc Lamy et Anna de Sandre
futiles et graves et Kill that Marquise
Christine Jeanney  et Arnaud Maïsetti de contretemps
Michel Brosseau et Juliette Mezenc
Pierre Ménard et Anne Savelli
Juliette Zara et Kouki Rossi 
Nathanaël Gobenceaux  et Jean Prod’hom
Florence Noël  et Lambert Savigneux
Hublots  et Petite racine
Pendant le week-end  et quelque(s) chose(s)
François Bon et commettre
Scriptopolis  et Kill Me Sarah
RV.Jeanney  et Paumée
Anita Navarrete Berbel  et Anna Angeles

118 Responses to Les vases communicants (6)
  1. J’pourrai l’dire M’dame?

  2. Roger Gicquel!!

    Stéphanie de Monaco!!!

    @ Maman : Mais mé mé j’ai raté la correspondance à Agen et je suis reparti à Bourges!! Rôôôooh!!

    • Ding Ding Ding. C’était le centième commentaire, vous venez de perdre quelques millions d’euros. Comme c’est dommage. Oui Babeth 31 vous disiez ?

  3. CENTIÈME YES!!! YEEEEEEEESSSSSSSSSS!!!

  4. Il y eut ce jour où tu m’as dit : “Cette robe te va bien”. Je n’ai pas répondu, grignotée de l’intérieur. Tu ne t”exclamais plus : “Que tu es belle !”. Je venais de remplacer la beauté par l’élégance. C’est je crois, ce qu’on appelle l’âge mûr. C’est effrayant de mûrir si jeune ! Autant le faire avec courtoisie, qui comme chacun le sait, est la politesse des élégantes”.
    C’est un extrait de Femme Vacante de Frédérique (début du chapitre IV).

  5. Brigitte Lahaie, Cherry Ferretti, Gorge Profonde ?

  6. Raphaëlle-Maire Billetdoux ? 🙂
    Putain j’ai gagné, merde ! je suis la seule à l’avoir lu ton bouquin !
    La preuve ici :
    http://annadesandre.wordpress.com/2009/09/15/des-nouvelles-de-lauzerte/

  7. Jane Fonda « ma gymnastique au quotidien » ?…

  8. Oh, merde, le jeu est terminé !!! Désolé. 😀

  9. Après une soirée à la grenadine, les lendemains sont difficiles! Voilà ce qu’il en coûte de vider les bouteilles! Hic!

    • @ Babeth31 : Oui regarde Monch, dans quel état ça le met, il joue encore :0) Mal au crâne ? Ma grenadine est bio, elle est forte quand on n’a pas l’habitude…

  10. Et pour faire bonne mesure, après l’opéra, Giani Esposito…
    Le clown
    S’accompagnant d’un doigt
    ou quelques doigts
    le clown se meurt
    S’accompagnant d’un doigt
    ou quelques doigts
    le clown se meurt
    sur un petit violon
    et pour quelques spectateurs
    sur un petit violon
    et pour quelques spectateurs

    Ma chè n’ha fatto de
    sta povera creatura
    ma chb c’iavete da ridere
    et portaije iettatura !

    D’une petite voix comme
    il n’en avait jamais eue
    D’une petite voix comme
    il n’en avait jamais eue
    il parle de l’amour
    de la joie, sans étre cru

    Se voi non comprendete
    si vous ne comprenez pas
    Se voi non comprendete
    si vous ne comprenez pas
    almeno non ridete
    au moins ne riez pas !
    almeno non ridete
    au moins ne riez pas !

    Ouvrez donc les lumières
    puisque le clown est mort
    Ouvrez donc les lumières
    puisque le clown est mort
    et vous applaudissez
    admirez son effort
    et vous applaudissez
    admirez son effort.

    A écouter là:
    http://www.deezer.com/fr/login.php#music/result/all/giani%20esposito

    • @ Joël, vous faites concurrence à Monch, qui jusqu’à présent était le seul collaborateur de ce carnet dans la rubrique poésie internationale (avec une spécifité en direction de l’italie).

  11. Mon ascendance italienne, sans doute (du côté de ma mère)… Et Giani était un être exceptionnel.

    • @ Joël H : Dans les commentaires du billet suivant, je cite Alberto Masala, poète Sarde qui a écrit entre autre, une petite merveille intitulée : Taliban, 32 préceptes pour les femmes.

  12. […] Denis Sigur, qui était venu vasecommuniquer  ici en mars dernier et qui est parti maintenant. […]


[top]

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *