De son père

 

– Mais vous savez, dit la femme en repoussant ses mèches blondes, le môme, il est pas à moi. Non, je l’héberge pour les vacances, à cause que sa mère a tenté de se suicider et que son père va sans doute partir en taule. C’est pour ça. C’est mes gosses qui m’ont dit : maman, il est tout seul ! Je peux rien leur refuser à ceux-là – Elle sourit – mais bon, il y a trois semaines, je le connaissais même pas ce petit. Hein mon biquet ? Mais t’es bien chez Tata, quand même. Non ?

– Si.

Sur une chaise de plastique blanche à côté de Juliette, largué dans un grand tee shirt rouge, le garçonnet balançait les pieds en jouant sur une petite console, ou un truc de ce genre, elle n’aurait pas su dire, elle n’y connaissait rien. Courbée, sa nuque frêle laissait voir un grain de beauté à la naissance de sa chevelure éclaircie par le soleil et coupée ras.

– Vous reprendrez un peu de thé ? Vous avez bien dormi, la chambre vous convenait ?

– Oui, mentit Juliette qui n’avait pas dormi, ou presque.

– On est bien ici, c’est un bon endroit. Quand je l’ai vu – on était en vacances en caravane – j’ai dit à mon mari, c’est ce qu’il me faut ! Et lui il a répondu : Mais t’es dingue, ma pauvre ! Total, on est tous là depuis deux ans. Ça marche plutôt bien.

– Et la mère, reprit Juliette, comment va-t-elle ?

– On a dû lui amputer les orteils, je ne sais plus à quel pied, et sans doute que la jambe va y passer. Faut dire qu’elle boit et qu’elle se drogue. Alors il parait que quand son mec s’est mis devant la porte pour l’empêcher de sortir, elle a gueulé : C’est pas grave, je passerai par la fenêtre. Et elle l’a fait, sauf qu’ils étaient au quatrième.

Elle se vissa l’index sur la tempe.

– C’est pas un suicide, alors, tenta Juliette, qui scrutait l’enfant près d’elle.

Deux autres couples vidaient leurs bols en évoquant leurs projets pour la journée. Le soleil cognait sous une brise trompeuse. Les perruches semblaient taillées dans des blocs de plumes immobiles.

– C’est un peu pareil, non ? Dis mon biquet, ramène ton bol et ta cuillère dans la cuisine, tu feras plaisir à Tata. Et va mettre une culotte.

– C’est pas grave, dit l’enfant en écartant les jambes pour mieux tripoter son sexe.

La femme agita un index menaçant. Alors l’enfant sauta sur ses pieds, attrapa le bol arcopal marron, la cuillère et même sa serviette à rayures, avant de se diriger lentement vers la cuisine. Dans la volière, toutes les perruches vertes et jaunes lancèrent de longs cris aigus, affolant un moineau piégé dans la cage.

– Moi ce qui me tue, c’est que personne ne prend de ses nouvelles. Ni les grands-parents, ni son père. Alors en septembre, je vais être obligée d’appeler les services sociaux. Quoi d’autre ? C’est que j’ai pas le droit de le garder, moi. Et vous croyez que les flics auraient pas pu s’en occuper ? Il y a quelque chose de pas net dans cette histoire.

– Il revient, souffla Juliette.

Mais la femme blonde poursuivit sans s’interrompre.

– Et son père, ah ! celui-là. Il deale, il paye pas son loyer et on vient de le choper parce qu’il a piqué le vélib d’un touriste. Avant novembre, il sera dans la rue ou derrière les barreaux.
Tenez, quand il m’a donné son fils, il voulait arriver au dernier moment, juste avant qu’on parte. Non, mais je lui ai dit, ça va pas ?! Je le connais pas ton môme, il faut que tu me l’amènes trois jours avant ! Et depuis, plus de nouvelles. Je te jure.
Mais lui – du menton, elle désignait l’enfant qui avait repris sa place près de Juliette, tout en imitant le bruit d’une voiture en pleine course poursuite – ça le gêne pas. Il réclame pas sa mère, ni son père, on dirait que ça lui fait rien. Par contre, quand je m’éloigne, il se met à hurler. Quatre ans et demi ! Et des comme lui, combien il y en a, hein ? Combien ? Pauvre biquet.
Ah Bonjour, vous avez bien dormi ? Qu’est ce que je vous sers alors, café, chocolat, thé ?

La femme blonde disparut dans la cuisine pendant que Les nouveaux arrivants prenaient la place de ceux qui avaient terminé. Le jeune homme lança un bonjour à toute la tablée, tandis que sa compagne s’asseyait. Elle passa la main sur le petit crâne toujours incliné.

– Il est mignon votre garçon, dit-elle à Juliette qui sanglota aussitôt.

– Il n’est pas à nous, il est de la maison, parvint-elle à bredouiller en regardant son mari qui pinçait les lèvres.

La jeune femme retira sa main et posa un regard inquiet sur son compagnon qui, en face d’elle, émiettait du pain. Les perruches se taisaient, leurs yeux perçants tournés vers la table dont la nappe à carreaux se soulevait sous le vent. Le petit avait cessé de faire rugir ses voitures depuis un moment. Sans lever la tête, il rétorqua d’une voix douce :

– Non, je suis pas de la maison. Je suis de mon père.

…/…

 

Crédit photo : Frédérique Martin

Cet article a 58 commentaires

  1. J’suis la preum? Mince alors! Du coup j’sais plus quoi dire!Je reviendrai! Qu’on se le dise!

  2. Oui Calimerotte, la seule et l’unique. Les autres, on ne sait pas où ils sont. Peut-être que tu es ma dernière lectrice, va savoir 🙂

  3. Non, chus là.
    C’est terriblement bien, ce texte. Et terriblement fin. On en a la gorge serrée.

  4. Il y avait longtemps que tu ne nous avais pas fait un billet pareil! Cette phrase de la fin, elle est comme un coup de tonnerre! Elle me rappelle « Le cri du guerrier »!

  5. Voilà une petite nouvelle composée de morceaux d’histoires fracassées.Chacun essaie de survivre dans les ruines de destinées croisées de recomposer un monde avec ses « bonnes intentions » ses cruautés inconscientes. « La maison de mon père » est sinistrée…Les bonnes paroles sont en Espagne.

  6. Très beau.
    On aura la suite, hein?

  7. On dirait que cet enfant est chez lui et que tous les autres sont de passage, y compris la femme blonde qui, pourtant, l’accueille. C’est que de tous, et en dépit (ou à cause ?) de son jeune âge, j’ai eu l’impression que c’était lui le moins immature. En tout cas celui qui a le plus d’aplomb….. Il vaut mieux pour lui !
    Cette fiction peut être mise en résonance avec un fait divers horrible et stupéfiant qui lui aussi met en cause un père :
    http://www.liberation.fr/societe/01012355668-garcon-defenestre-a-la-courneuve-le-pere-assure-qu-il-etait-absent

  8. @ Sophie : Il y a un moment que je n’avais pas été hantée par un enfant.

  9. @ Babeth : Oui, je sais. Mais je n’y suis pour rien. Trés bon rapprochement avec le cri du guerrier, je ne l’avais pas fait moi-même, mais c’est tout à fait juste. Si on mettait ensemble tous les gamins de mes histoires, j’imagine même pas l’ambiance.

  10. @ Patrick : Pourquoi l’Espagne ? Je ne comprends pas.

  11. @ Magali : Je l’espère :0)

  12. @ Gilles : Je vais eviter de gamberger sur un enfant que son père aurait jeté attaché par la fenêtre… C’est aussi que tout le monde parle, que tout fait symbole autour de lui, qu’il comprend absolument tout et qu’il reste debout quand même.

  13. Magnifique, la réplique du gosse.

  14. Tu as bien décrit cette inconscience idiote des adultes à parler devant les enfants comme s’ils n’existaient pas ou ne comprenaient rien. Et cette dignité des petits que la vie finit pas réduire à néant à force d’horreur et pourtant certains résistent, on ne sait par quel miracle.

  15. @ Zoé : Sans doute parce qu’ils s’accrochent sans coup férir à tout ce qui voudra bien se présenter, même de manière fugitive.

  16. Frederique:

    C’était une allusion balourde aux JMJ . Ce rassemblement de jeunes allant papoter sur la maison de leur « père ».

  17. @ Patrick : Ouh là. 650ème degré 🙂

  18. Matin sans pardon. Chacun est épinglé, moineau piégé dans la cage, et nous on se tient à carreau.

  19. @ Michèle : Peu de latitude, en effet.

  20. Ah mais c’est pas un texte à lire par-dessus l’épaule aussi! (Expression inappropriée.)

    Très poignant en effet. Cette misère finit par… non rien. (Il parait qu’on est jamais sûr que de sa mère, une bêtise surement!)

  21. @ Pluplu : Ben ça dépend des mères, c’est comme pour tout, il n’y a pas de règle sans exception.

  22. Fort
    très

  23. @ Kouki : En plagiant Emmanuelle Urien – Court, noir, sans sucre.

  24. Ah ! ben ma frangine au moins, c’est pas Macé Scaron ! <3

  25. @ Ads : Toujours citer ses sources 🙂

  26. Frédérique, je vous ai répondu chez Pittau sur la césure. J’ai été d’une maladresse inexcusable. J’en suis désolée.

    Emmanuelle Urien, je l’ai lue dans « Tempête dans un encrier », un blogue où il y avait autant d’auteurs que de jours « ouvrables » et un invité pour le dimanche 🙂

  27. Que dire de plus…? Tout l’a été. Très fort, vraiment. Chaque personnage est crédible, on a l’impression d’y être et la gorge se serre un peu plus à chaque phrase… Bravo!

  28. @ Michèle : Si la maladresse était inexcusable, alors plus rien ne le serait :0) Emmanuelle faisait à l’époque partie d’un blogue écrit à sept mains. Etait-ce celui-là ?

  29. @ GAlm : Merci de votre lecture et de votre sensibilité au texte.

  30. Oui effectivement c’était « Les sept mains » (créé par Marc Villemain, si ma mémoire ne m’abuse pas) et qui a continué par « Tempête dans un encrier ».
    http://lesseptmains.canalblog.com/

    Merci Frédérique, de votre mansuétude :).

  31. @ Michèle : Franchement, je n’ai pas de mérite.

  32. Pour en revenir à votre texte, le trait acéré et la concision sont impressionnants. A propos de « Juliette » par exemple :

    « Le jeune homme lança un bonjour à toute la tablée, tandis que sa compagne s’asseyait. Elle passa la main sur le petit crâne toujours incliné.

    – Il est mignon votre garçon, dit-elle à Juliette qui sanglota aussitôt. »

    Ce « qui sanglota aussitôt » est un coup à l’estomac.

  33. @ Michèle : Je suis d’accord. Au début j’avais écrit  » Elle pleura aussitôt »mais à chaque relecture j’achoppais sur la phrase. Le verbe était insuffisant et il fallait que les deux actions soient coulées dans la même phrase. C’est l’illustration de « faire déborder le vase ». « Votre garçon »,ouvre un champ de possibles intolérable pour Juliette, qui sait que cette ouverture ne mène nulle part.

  34. C’est un puissant texte, Frédérique. Wow ! Dès les premières phrases, j’étais là, près d’eux, assise au bar en train de siroter un café, le regard rivé sur le petit garçon. La force de ton texte réside dans le fait que tu montres ce qui se passe au lieu de le dire. On ressent les émotions en lisant les réactions de tes personnages. Le moindre détail compte. Bravo !! Je te lève mon chapeau !
    Et bonne continuité dans tes projets littéraires, en cours et futurs!!
    Annie du Québec 🙂

  35. Bonjour Annie du Québec et merci pour ta lecture. J’aime cette idée que les distances ne comptent plus sur le net et que nous pouvons nous rendre visite d’un bout à l’autre de la terre. Bonne continuation à toi aussi.

  36. Les pommes jaunes sur pois de senteur, c’est Juliette aussi 😀

  37. Décidément, je n’arrive pas à trouver une raison d’interrompre ma lecture de vos nouvelles. Dès que l’une ou l’autre est débutée, elle nous contraint à la lire jusqu’au bout… Merci pour ces partages si agréables.
    Pierre Jaouen

  38. Ne contrariez surtout pas le lecteur en vous Pierre. Merci de me lire. (Le lien vers votre blog ne fonctionne pas)

  39. Bien balancé… Très bien, FM… mais j’ suis surpris d’apprendre que vous écrivez des textes comme celui-ci.. j’ vous prenais pour une marrante…

  40. @ Monch : Vous seriez bien le seul. Ceux qui ont lu « L’écharde du silence » savent qu’il n’en est rien. C’est bien simple, je ne connais pas le sens du mot rigolade !

  41. Frédérique,
    Je ne sais plus si je vous ai donné ou pas mon adresse e-mail pour accéder à mon Blog ? Sans doute que oui… maais je recommence, sait-on jamais ? Belle journée à vous de Pierre
    http://jaouen-p.ovver-blog.frp-over.blog.com/

  42. Oui Pierre, vous me l’aviez donnée. Merci.

  43. Ouf! texte coup de poing sous des allures tranquilles de petit dej estival.
    Entre autre, j’aime cette image « largué dans un grand tee shirt rouge, »…

  44. Bonjour Fabéli : Toujours se méfier de l’apparente tranquillité des choses. Merci de votre passage.

  45. Tu sais quoi, ma Fredaime ? Hé ben moi même je.
    Na.
    (Héhéhéhéhéhéhéhéhé !)

  46. @ Sophie : Vraiment ? Je n’en reviens pas ! 🙂

  47. super ton blog 🙂
    Martin P.

  48. Bonjour Martin. Ravie que tu sois passée. Je suis aussi allée chez toi et j’y ai aimé le ton que tu emploies et qui te ressemble bien (pour ce que j’ai pu découvrir de toi). Nous avons aussi en commun d’aimer Thomas Vinau. A suivre, donc… 🙂

  49. Voilà, j’arrive ! (S’père que tu vas bien !) Un ptit kawa ne serait pas de refus, j’en peux plus. 🙂

  50. @ Sophie: On en est à l’apéro, là ! (ben je remonte tout doucement)

  51. J’ai bientôt fini de lire « Femme vacante ». J’y vais par petites doses. J’en suis au chapitre VII (page 107).
    Ce livre me sidère, son écriture me bouleverse tant elle va où personne jamais ne va.
    Frédérique n’est pas une marrante, non, Francesco 🙂
    C’est une grande 🙂

  52. Michèle : Euh… merci alors. Il faudra venir me voir en lecture sur ce texte, avec mon musicien. Si vous êtes sur la région (ou encore sur Pau).

  53. Oui j’ai lu que vous donniez une lecture au Palais Beaumont en novembre. Je viendrai, bien sûr.

  54. Passage éclair, en piqué, chez toi, avec largage de pensées… 🙂

  55. @ Sophie : J’étais justement à la fenêtre. Bien reçu. Grand merci.

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