Le moment de se quitter

Il est temps de se perdre, m’a dit l’amie si chère en substance, mais faisons bien attention à ne pas retrouver notre chemin trop vite.

C’est ainsi que je concluais mon dernier billet. Depuis, l’amie s’en est allée rejoindre celles et ceux qui nous ont précédés. Fabienne Ferrère n’écrira pas la suite des aventures du chevau-léger Gilles Bayonne, elle n’enseignera plus la philosophie à des élèves chanceux de croiser son chemin, elle a fini d’illuminer le monde de sa présence raffinée et ne m’accueillera plus sur le pas de sa porte.

Nous avons passé quelques jours ensemble, juste après le déconfinement, quatre jours où la douleur et la maladie ont voulu nous prendre d’assaut, ce qui ne nous a pas empêché de trouver des trouées de lumière – le vol des martinets, une tasse de café au petit matin, nos confidences sous les étoiles quand elle fumait sa dernière clope bonheur-du-jour, les balades, les lectures, et toutes ces choses minuscules que nous partagions.

L’amitié est un des nombreux visages de l’amour. Il m’est impossible d’arracher en une fois les multiples radicelles qu’on met des années à faire pousser et qui prennent une telle vigueur quand on affronte ensemble certaines épreuves. De Fabienne, je garderai une phrase qui a conclu toutes les étapes qu’elle a franchies, et on sait qu’elles furent rudes : Mais la bonne nouvelle, c’est que… Oui, Fabienne avait la grâce de trouver la joie dans les situations les plus difficiles, le grâce de remercier pour chaque instant. Elle avait un rire à bouffer la vie par les deux bouts et une tournure d’esprit qui me donnait l’impression d’être devenue intelligente en l’écoutant, moi qui ne suis qu’une bestia.

Mon amie Fabienne a pris son envol le jour de ma fête, c’était un bien beau jour pour mourir. Nous ne nous sommes pas dit au revoir, mais Hasta Pronto.
Hasta pronto, querida mia, à l’échelle de l’univers nous ne devrions même pas être séparées. Tu vas me manquer, comme me manquent l’amie perdue sur le chemin d’Alzheimer et celle qui a succombé à sa colère intérieure. Je continuerai d’entretenir avec toi cette conversation qui a débutée dans la grande solitude où nous laissent parfois nos amis, comme si tu étais perchée sur mon épaule, quand j’irai contempler, seule, la danse inquiète des martinets.

Ce matin,
j’ai cherché un poème qui me parlerait de
Toi
avant de réaliser que c’était à
Moi
de l’écrire

Un jour, tu m’as dit :
Gardienne, qui te garde ?
Je n’ai pas su répondre
car j’ignorais encore
dans le renversement de toutes choses
que c’était
Toi
la Gardienne et
Moi
La Bestia.

Fabienne Ferrère 07-09-1961 / 18-07-2020

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Cet article a 10 commentaires

  1. Michèle Bayar

    Beau texte, Frédérique, que dire d’autre sinon qu’il résonne en mes douleurs, en mes douceurs, dans l’en vie qui coule, charriée par le temps…

  2. Claude Juliette Fèvre

    C’est douloureux de te lire Frédérique, mais aussi très doux… Ce n’est pas rien de poser de tels mots sur le départ et sur l’amitié. Merci infiniment de ce partage d’intimité que je reçois comme un cadeau. Je ne suis pas loin de t’envier d’avoir connu Fabienne. Que la vie te garde toujours ce goût des mots et de l’amitié !

  3. Frédérique Martin

    Merci Claude Juliette. Des pensées pour ta fille et pour toi. Je t’embrasse.

  4. Alain Martinet

    La fleur se meurt,
    lentement les racines restées en terre se décomposent
    pour se mélanger en un terreau subtil.
    Le temps que les oiseaux fous viennent nicher dans nos mains.

  5. Frédérique Martin

    Fabienne aurait aimé ce poème, elle adorait les oiseaux… le temps que les oiseaux fous viennent nicher dans nos mains. C’est de vous ?

  6. Marie-Cécile

    Magnifique et douloureux hommage. Bravo.

  7. Alain Martinet

    Votre question m’honore, venant d’une écrivaine que j’apprécie, me voilà flatté.
    Lors de cette récente période d’enfermement, un couple de rouge-queue a choisi de nicher dans ma chambre, sur une étagère.
    Un jour, des humains seront ils assez sages pour que des oiseaux se réfugient dans leurs mains tendues ?

  8. Frédérique Martin

    Merci pour ces images des rouge-queues, quelle belle visite vous avez eue !

  9. Bonzon Chantal

    Bonsoir Frederique,
    5 étés ! depuis notre rencontre à ce stage merveilleux à Castelnau….
    Merci à toi Frederique, tu partages si bien
    avec
    les mots du coeur
    quand une amie s’en va .
    Je t’embrasse
    Chantal Bonzon

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