La source (Première partie)

Dissolve - Gail Potoki
Dissolve - Gail Potoki

Un matin, elle se réveille, et elle est amputée. Dans son corps atterré enfle une certitude : Je ne peux plus écrire, je ne peux plus écrire. Elle cherche à repousser ce monstre saugrenu. Elle panique sous sa voracité. Je ne peux plus écrire, je ne peux plus écrire. Elle imagine un amas de rochers encore humides dont elle lèche en vain les pierres avides, la source ne coule plus.
Placide, le démon est entré. Il s’établit à son aise, nul ne cherche à l’arrêter. Le voilà qui décore la patère d’un manteau de douleur. Il prend place sur un tabouret, se déchausse et entreprend de limer ses ongles épais à petits gestes secs. De temps en temps, par pure férocité, il s’interrompt pour donner de la voix – Tu ne peux plus écrire, tu ne peux plus écrire.

La confusion ensevelit tout, le beau, le simple et l’évident. Les sommets sont inaccessibles, les profondeurs inviolables, l’avenir est à l’autre bout du temps. Elle ne s’approche pas du bureau. Elle évite toutes les pages dont la blancheur aiguë lui donne le vertige. Des mots grelottent dans sa tête, quelques phrases honteuses glissent entre les pierres. Elle arpente le jardin à toute heure, remâche d’anciens textes, s’épouvante du silence, agonise sans fin. Mais écrire, non, ça elle ne le fait pas.

C’est ta punition, chuchote le démon par souci de désobligeance. Et il lâche sur elle des mots qui se bousculent, qui refusent de l’éclairer – le châtiment, la pénitence, l’expiation, le mérite, la culpabilité, l’aridité… Le don a été repris, plus rien n’alimente le désir subtil et mutuel qui la liait aux phrases. Il n’enflera donc plus le mince filet d’eau, pour déborder, la remplir et se déverser en lettres sous ses doigts ?

Elle implore d’une voix tendre d’amoureuse. En réponse, quelques mots s’empilent, gras et inquiétants, proférés pour vaincre et pour tuer. Ils sarabandent en pleine nuit, sculptent ses chairs à la haine, les vissent à la peur, les polissent jusqu’aux larmes. Des mots qui suintent, des mots qui puent. Ils déboulent en hordes, hagards, étincelants. Leurs yeux jaunes la fixent d’une terrifiante immobilité. Ils sont impatients, ils fument dans les décombres. C’est l’âme noire des mots, raille le démon. Ce ne sont pas ceux que tu cherchais, ce sont ceux que tu mérites. Les autres, les nouveau-nés, on ne les presse pas de sa volonté tendue. Ils vous trouvent, vous choisissent au moment le moins opportun, quand on n’a pas le temps de les tracer, qu’on est tenu loin de soi. Tu n’as pas su en prendre soin, ils se sont éparpillés.

Elle croupit dans l’œil de la peur. Elle ne dit rien à personne, elle a perdu le pouvoir de porter la parole et le courage d’aller la puiser où elle se trouve. Elle attend, privée d’eau, dans un vide absolu. Satisfait, le démon vaque ici ou là, semant des ronces et des orties.

( à suivre…)

Cet article a 55 commentaires

  1. Magnifiquement (terriblement ?) ambigu : écrire « Je ne peux plus écrire ». Puisque je suis le premier à commenter, je me permets (ben voui !) de dire ce que d’autres que moi vont sans doute penser aussi : Frédérique parle-t-elle d’elle ? Te connaissant un tout petit peu, je dirais… En tout cas, j’ai rangé dans ma bibliothèque un livre de toi sorti début décembre : « En quête de Job ». C’est dur l’écriture. Mais je n’ai pas peur pour l’auteur de ce texte. je me souviens d’une soirée à Chalon sur Saône, un soir de fête de la musique. Onze ans déjà, que de chemin parcouru.
    Allez, pour la route, une citation de Stephen King prise dans Ecriture, mémoires d’un métier : « Il faut parfois continuer même quand on n’a pas envie, et il arrive qu’on fasse du bon boulot alors qu’on a l’impression d’être là, à pelleter bêtement de la merde, le cul sur une chaise. »
    La Source, très beau titre.

  2. Pas d’bras, pas d’… J’ai une furieuse envie de chocolat, moi !

  3. j’aime particulièrement : quand on est tenu loin de soi et votre démon massif aux mots gras et inquiétants qui obstrue de son angoissante présence : c’est palpable, la scène devant moi – un sale délire qui m’est familier … et c’est (à suivre), tant mieux Frédérique !

  4. @ Gilles : Cela m’est arrivé, bien sûr, mais heureusement, avec le temps, les crises sont moins violentes que ce qui est décrit dans le texte. Il s’agit d’une de mes premières nouvelles (remaniée, il va de soi) qui n’a jamais trouvé preneur (il y en a d’autres) et qui raconte l’expérience véritable de la panne absolue que j’ai traversée à cette époque. Un souvenir vif encore, d’une intense douleur et d’un désarroi presque innommable. Presque :0) La suite la semaine prochaine…mais je parie que vous avez une petite idée.

  5. @ Kouki : C’est ce que je voulais, une présence palpable, parce que ce genre d’expérience est trés présente physiquement. La peur, c’est charnel, ça prend naissance dans la tête, mais ça se nourrit dans le corps. « Être tenue loin de soi » c’est le lot commun, on ne le répètera jamais assez.

  6. Frédérique : Magie intemporelle de l’écriture, ça a marché, j’ai cru ce texte récent.

    Anna, pas besoin de bras pour manger du chocolat, suffit de prendre la tablette dans les dents sur le rayon de l’épicerie (ne pas aller en hyper, c’est dangereux), de se sauver en courant, d’arracher le papier avec les dents et de la dévorer. Le plus désagréable est le goût métaliique du papier alu.

  7. Magnifiquement (comme dit Gilles) écrit! J’aime! Tu as réussi à créer un climat lourd, angoissant, oppressant, qui n’a rien à envier aux « Maîtres du suspense ». Vivement la semaine prochaine!

  8. Tu m’as forcé à écrire sur les hommes…
    T’as intérêt à te carapatter quand t’as fini ta toilette!
    (ici tu parles d’une fille non?)

  9. @ Luc : Je suis trés lente pour faire ma toilette :0) Tu as écris sur les hommes ! Je vais voir ça !

  10. @ Babeth 31 : Tu avais lu la version initiale, il y a quelques années dans un recueil intitulé « Les yeux de la taupe ». Mais toi, tu es une privilégiée :0)

  11. @ Merci Gilles. En retravaillant ce texte, je savais qu’on pouvait le croire actuel. Il l’est en quelque sorte, puisque ce genre d’impasse, ceux qui écrivent s’y trouvent confrontés un jour ou l’autre (la majeure partie en tout cas). Une conversation, ce mercredi , m’a rappelé comme les trajectoires nous sont présentées aujourd’hui : linéaires, ascentionnelles, exceptionnelles. Et comme cela peut-être dévalorisant et culpabilisant. Il y en a qui se disent : « je suis nul(le), mauvais(e). Si j’étais bon, c’est comme ça que ça se passerait ». La réalité est ailleurs. Nos chemins sont chaotiques, sinueux, faits de retours en arrière, d’avancées plus ou moins probantes, de déceptions et d’échecs qu’il faut surmonter, de courage à trouver pour avancer. J’avais envie d’écrire pour dire cela. Mon parcours pourrait paraître aller de soi, droit devant sans faillir. Il ne faut pas croire aux mirages médiatiques qui sont friands de contes de fées. La persévérance, le courage (encore lui), la ténacité et une conviction qu’il faut alimenter chaque jour… ça c’est plus proche du réel.

  12. Je répète car j’ai trébuché sur mon clavier: en plus court et dénué de poèsie, je dirais que pour chacun de nous, notre attitude est notre vie;
    Tout le monde peut trébucher!

  13. Je me dis que quand on peut pas c’est qu’on veut pas vraiment, qu’il s’agit d’y aller sans se poser de question. Un peu comme avant d’ sauter en parachute (j’imagine, puisque j’ai jamais sauté en parachute— me suis contenté de sauter du haut d’un escalier), si on se regarde sauter, ben, c’est foutu. On saute pas, on reste sur le bord.
    Et puis, on n’a pas besoin de penser pour écrire. Tout le monde sait qu’il s’agit d’une activité manuelle. Faut laisser le cerveau aux Penseurs.

  14. @ Babeth 31 : Absolument !

  15. @ Monch : C’est peut-être comme ça pour vous, mais il y en à d’autres pour qui c’est différent. Ils ne peuvent pas et plus ils veulent, moins ils y arrivent. Je milite pour que chacun ait le droit d’être lui-même, y compris avec ses empêtrements. Pour ce qui est de se regarder sauter, je vous accorde qu’il faut se lancer et y réfléchir après. Je ne sais plus qui avait écrit (de mémoire, donc plus ou moins fidèle) : Je connais des gens qui ont pris leur élan toute leur vie sans jamais sauter.

  16. Moi j’écris avec mes pieds, comme ça je ne pense à rien du tout.
    Et je suis en train de m’entraîner pour écrire avec d’autres parties de mon corps : le nez, la bite, le genou droit. Oui, le genou. Hein, un roman écrit avec le genou c’est ça qui serait du dernier chic. La bite, ce serait un style plus fluctuant, flacide ou rigide. Mais une vraie activité manuelle.

  17. @ Gilles : Mon Dieu, fais quelque chose, Gilles a sorti son doigt du dimanche !

  18. Gillles a lui aussi un doigt du dimanche!?

  19. Ce que je voulais dire c’est : si on veut pas vraiment, c’est pas grave. On le fait pas. Ne pas écrire, c’est pas grave. Sauf si c’est une compulsion. Dans ce cas-là, de toute façon, on écrit, sans doute n’importe quoi, mais on écrit. Donc, on est content. La compulsion est satisfaite. Et puis, me suis embarqué dans un truc que je pige pas. J’ suis pas un intello.

  20. J’ai pas bien lu, je sais pas lire. Il va falloir que je revienne voir ça au jour. Que je reviendre, pardon.

  21. Ah mais j’allais dire que ce Eric Holder remontait très très haut dans ma modeste estime! Ça parait clair pour tout le monde, pourtant…

    C’est superbe! J’aime les textes qui ont de la force – et qui cause de l’écriture. Superbe! (Mais vous devriez vous afficher un peu mieux pour les vieux comme moi qui…)

  22. @ Monch : Vous seriez pas copain avec Sophie K qui elle se prétend ignare ? Non, mais qu’est ce qu’il ne faut pas entendre ! J’aime beaucoup échanger avec le non intello que vous êtes et votre ignare d’amie.

  23. @ Depluloin: On vous l’a déjà dit, si vous appuyez sur la touche CTRL et sur la touche + en même temps, cela grossit les caractères à l’écran. POur revenir en arrière, vous faites CTRL et la touche – en même temps.Je n’ai aucun pouvoir sur la taille des caractères, ils sont imposés par wordpress sans possibilité d’y toucher. Essayez la manip et dites-moi si ça vous va.

  24. Tout spécialement pour Depluloin, je viens d’augmenter la taille des polices du texte (intérieur des billets) et des commentaires et d’agrandir les boutons du menu.

  25. Merci Gilles! Je n’ai plus besoin de chercher mes loupes! Il n’y a pas que le petit qui ne voit pas clair!

  26. Ouais mais Sophie K, elle raconte des craques… J’ la connais : c’st une Pique de la Mirandole !!!!

  27. Ah, on y voit mieux en effet! Quel confort! Je m’aperçois que j’ai oublié de parler de cette étrange robe verte et de la jolie fifille qu’est dedans. C’est très beau, vraiment! Fantomatique, vivant…

    (Beau comme une sonnette de porte d’entrée, voilà!)

    C’est où : poster mon commentaire? Ah mince… je cherche…

  28. @ Depluloin (et les autres) : Et la video de la chanson de Juliette, personne ne l’a écoutée ?

  29. @Frédaime : tu sais à quel point j’aime Juju !

  30. @ Anna : Oui, je le sais. je me demandais si quelqu’un avait eu la curiosité de cliquer sur cette vidéo.

  31. @Frédérique: si m’dame, moi j’ai écouté car j’aime énormément Juliette!

  32. @ Babeth31 et Anna : Un bon point chacune, au bout de dix, vous avez droit à un livre.

  33. Ben, moi, plutôt que de parler de la fille de la peinture, j’ préfère parler des yeux magnifiques de cette jeune fille qui apparaît/disparaît sur la bande latérale de la page de FM. (Bande FM, y a un p’tit moment que j’ veux la faire celle-là…)
    Sinon, Juliette est plus ringarde qu’une armée de grenadiers napoléoniens. Non d’allah de non d’allah ! (C’est mon nouveau juron. L’autre était usé jusqu’à la corde et fait plus d’effet sur personne.)

  34. @ MCA : Elle a de beaux yeux n’est-ce pas ? Vous n’aimez pas Juliette, vous la trouvez ringarde ? Nom de Zeus, comme dirait Anna. Moi je l’adore.

  35. Juliette ringarde ? nan, vous n’avez pas bien regardé …

  36. Je pense depuis que je l’ai lu dans ces commentaires à ce « notre attitude est notre vie » de Babeth.

  37. @ Kouki : N’est-ce pas ? Il doit confondre avec l’autre Juliette.

    @ MCA : Dites MCA, allez écouter car je me demande si on parle de la même chanteuse. Ce n’est pas la dame en noir des beaux quartiers parisiens. C’est de Juliette Nourredine qu’il s’agit, la gouailleuse et impertinente Toulousaine qui a conquis le reste de la France à la force de ses textes et de son interprétation.

  38. @ Gilles : Oui, et tâchons de ne pas nous être trop néfastes.

  39. Ach, la panne! Douleur, stupeur, rage. Mieux vaut faire tout autre chose en attendant. Je pense comme mon Chien que si on ne parvient pas à écrire c’est qu’on s’y refuse. Il faut juste comprendre pourquoi. Et en général ça revient par une fen^tre qu’on croyait fermée voire dont on ignorait l’existence

  40. Monch’, j’espère que vous confondez avec Greco.
    Vous écoutez quoi en chanson française ?

  41. @FM. On parle de la même Juliette. Elle fait du « rive gauche » avec 50 ans de retard. Du coup, j’ lui préfère, et de loin, Adrienne Pauly…
    Et pis, j’ trouve que c’est « mal » écrit. Avant qu’éclatent les injures, j’explique : c’est BIEN écrit, et y a rien qui m’ennuie plusse que le BIEN écrit… Ça sent le labeur et l’application.
    Et elle est pas marrante… Elle fait juste semblant d’être marrante. C’est pas pareil.

    Bon, je m’ barre avant de m’ faire écharper !!! 😀

  42. @ Monch : Sorry, je ne peux plus rien pour vous, les chiens sont lâchés :0)

  43. @ Anna : Hélas, trois fois hélas… Il doit adorer la Greco !

  44. @ Zoé : Plus qu’une panne, Zoé, un méga blocage ! Le truc qui fige les tripes. C’est pas qu’on ne veut pas, c’est qu’on est enfoui sous la trouille. La suite bientôt ( la peur, la peur, je sens que je couve un gros texte sur le sujet…)

  45. Et pis, j’aime pas Gréco… M’a toujours emmerdé avec ses airs de vamp.

  46. @Frédaime : la peur, un de mes sujets de prédilection en littérature.

    @Monch’ : Pauly est un bon choix. (putain la gamine, pas vilaine en plus !) Juliette vous pouvez ne pas aimer, mais elle est de chez moi, donc je l’ai déjà croisée, et elle est marrante en vrai, avec un putain de caractère, ce qui est un chouette mélange (les femmes gentilles parce que quand on est une femme on doit être gentille, ça m’emmerde). Et elle écrit très bien, lisez au moins la plupart de ses textes. Et quelle voix, par Belenos ! :o)

  47. @Anna de Sandre. Me souviens pas d’avoir dit qu’une femme devait être gentille… ça m’ paraît à peu près aussi con que de prétendre qu’un type doit faire courbette et s’ mordre la langue quand y parle à une femme… On peut pas m’accuser de beaucoup de choses mais pas de ce genre de manières… 🙂

  48. me suis gouré : « on peut m’accuser de beaucoup de choses mais pas… etc »

  49. @Monch’ : exact, au temps pour moi. J’ai interprété le « pas marrante » par « pas gentille », un peu vite.

  50. Pic de la Mirandole ? N’iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiimmmmmmmmmmmportekua !
    Bon, quess’j’voulais dire…. Ah oui, les pannes. Ah, j’en ai connu moi itou. Pas des pannes d’écriture ou de dessin, des pannes de courage avant de s’y mettre, accompagnées de tous les « pourquoi faire aujourd’hui ce qui peut être reporté à demain » possibles. Zoë l’a bien résumé, c’est la peur de l’échec, je pense. Et ça ne passe, effectivement, qu’en « pelletant la merde », comme dit Stephen King.
    En tout cas, auteur, c’est vraiment un métier où on aurait besoin d’engager non pas un secrétaire, mais un donneur de coups de pieds au cul, un fustigeur au p’tit poil, un garde-chiourme mental, un qui ne se laisserait pas avoir par nos simagrées, un qui nous dirait « allez, au boulot, et qu’ça saute, je veux voir ce chapitre (ou cette toile) fini(e) demain soir »…
    (Bizzzzzzzzz, ô Fredaime !)

  51. Oui Sophie K, ça c’est archi vrai. Un donneur de coup de pieds là où je pense, c’est ce qui nous ferait avancer plus vite. Des fois j’arrive à faire les deux, des fois pas. Je frôle à chaque fois le lumbago :0) Oui se motiver, c’est un vrai boulot à part entière. A une époque j’étais la spécialiste du tournage-en-rond-dans-la-cuisine pour pas monter bosser dans mon bureau. Avec le manque de temps et la démultipmlication des projets, j’en suis venue à bout. Il me reste encore des accès de A-quoi-ça-sert-tout-ça-?. Bon, on ne peux pas être parfaite. Tu sais quoi, je te botte quand tu en as besoin et tu me bottes quand c’est mon tour ? ça te va ?

  52. Bottons-nous les uns les autres! Alléluia!

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