La commande est un exercice périlleux. Pourquoi s’y prêter, dans ce cas ? Parce qu’elle est payée, parce qu’on a été choisi, parce que c’est une aventure, parce qu’elle sera publiée… ? Des raisons, il peut y en avoir à la pelle et leur ordre n’est pas immuable. Reste le véritable défi qui consiste à faire jaillir la liberté d’un carcan. Sous la contrainte, naissent des textes qui n’auraient pas vus le jour autrement. C’est le cas de  En quête de Job, que je n’aurais pas écrit sans la commande et le projet artistique qu’elle sous-tendait. En revanche, pour moi,  toutes les raisons de répondre à une proposition s’annulent dès lors que celle-ci ne rejoint pas une nécessité qui lui préexistait.

Poursuivons le goût des choses – si vous le voulez bien :

« Dans la rue Amélie, on engloutit des boites de choucroute, de pâté ou de raviolis. On cuit des steaks hachés, on beurre des pâtes, on noie le riz dans de la sauce tomate. Quelquefois, des amis nous invitent à partager des poulets qu’ils ont fait rôtir en oubliant de les vider. On arrive le dimanche soir, les bras chargés des courses pour la semaine auxquelles nos mères ont rajouté les œufs, les confitures et les salades qui amélioreront l’ordinaire. Dans la rue Amélie, on travaille, on rit, on se chamaille, on se réconcilie. On est amies, on a dix-neuf ans, on croit que c’est pour toujours. On refait un monde qui en a vu d’autres, on s’y met à plusieurs, on se persuade à coup de vin rouge qu’on sera différents. Oui, on a dix-neuf ans dans la rue Amélie et on assaisonne toute la vie au piment éblouissant de la liberté.

« La foudre m’a surprise rue de la Colombette. Pour économiser le prix des bus, je fais quatre fois par jour le trajet entre la rue Amélie et le Jardin des plantes où se trouve mon école d’éducatrice. Je marche vite, je ne crains pas l’effort ni la fatigue. Et là, au milieu de la rue, dans une belle échoppe de maraîcher, une barquette de framboises me saute au cou, le rouge aguicheur et le prix indécent. Vautrées dans un écrin de bois blanc, elles s’offrent sur un lit de feuilles vertes impuissantes à celer tant d’impudeur. Les sybarites me narguent, évaluent mes possibilités, ricanent de mes petits moyens. Le prix en est enflé de vanité. Ce n’est pas l’heure, c’est irraisonnable, insensé, honteusement luxueux, et pour toutes ces raisons, je m’empare de la barquette et la paye avec hauteur. Puis, tout en dévalant la rue, je dévore une à une les effrontées, les broie avec délice, les écrase entre mes dents, pour déboucher la barquette vide sur le boulevard, et continuer mon chemin la langue rouge et parfumée. Je n’ai pas le mauvais goût d’éprouver des regrets. Framboises et coup de folie, même plaisir acidulé, petit délire piquant, fête minuscule dérobée au quotidien.

« C’est un pub, au fond de la rue Bayard. Un pianiste y célèbre sans se lasser Barbara, Brel et Brassens. J’y viens toujours accompagnée. J’y bois des Margaritas frappés dans des coupes aux bords couverts de sel. On chante à en épuiser la nuit, on désire par-dessus tout qu’elle ne finisse jamais.

« La rue Sesquières a la saveur des retrouvailles. Le soir s’étire, mon père grimpe les escaliers dans le noir et j’actionne la minuterie pour lui. Nous ne nous sommes pas vus depuis des années. Il lève les yeux vers moi et dit :
– Tu es là où se trouve la lumière.
En quelques pas, il franchit le dernier espace qui nous séparait encore, m’enveloppe dans ses bras et son grand manteau de laine peignée. Par cette étreinte, je retrouve son odeur, le grain de sa peau et la douceur de l’embrasser.
Bien longtemps après, empoignée par la nostalgie, je voudrais revenir habiter rue Sesquières, sortir une fois encore sur le palier, entendre le bruit des pas de mon père et connaître à nouveau le goût de le retrouver. »

…/…

Je n’ai pas oublié ce que je vous ai promis, de l’inédit, ce quelque chose qui n’a pas encore vu le jour et qui justifie – à mes yeux – de reprendre ces fragments. Ce sera pour la prochaine fois… sinon – pour le simple retenir de toi, pour le simple devenir de moi –  qui voudrait me suivre dans ces rue où  je bats de l’aile ? 

  

128 Responses to Le goût des choses – 2ème partie
  1. A propos de lecture, Frédérique, que lis-tu en ce moment ?

    • @ Anna : Une sélection de nouvelles pour le jury du Crous, « Les chevelues » de Benoit Séverac et je relis « Bizarre, bizarre » un recueil de nouvelles de Roald Dahl. Et toi ?

  2. Non, non… j’ vois bien que j’ tombe dans cette assemblée de copains comme un cheveu dans la soupe… excusez-moi… j’ suis vraiment navré………. mes hommages à Monsieur…

    • @ Monch : Qu’est ce que je vois là, votre petite lèvre inférieure qui tremblote. Mais… vous pleurez Monch ? Mais nous vous aimons, pourtant ! N’est-ce pas que nous l’aimons, notre Monch ?

  3. Eh ben, en tout cas, on peut pas dire que votre question soulève un enthousiasme général… Mais c’est GENTIL de votre part d’avoir essayé… J’ vais allumer un cierge pour vous !!

    • @ Monch : Heueueueueu, je ne sais quoi dire : ils dorment, ils sont en RTT, ils ne viennent pas souvent (vous savez comment sont les enfants, ingrats à un point !), ils sont atteints d’amnésie collective, ils vous préparent une farce, ils sont morts… Choisissez. Mais enfin, moi je suis là et je réitère : N’est ce pas que vous AUSSI vous aimez MONCH !

  4. Si j’aime le ponch ? Ah non, je ne bois pas d’alcool.

  5. Oui!!! Oui!!!! Nous l’aimons!! (Anna de S. serait plus persuasive) Moi je suis à l’orchestre et je me régale du spectacle!!

  6. Ah ça! Sans le soutien d’Anna de S., je ne vois que Babeth!! Appelons-la (lon lère) tous ensemble les petits gnenfants!!!! Babeth! Babeth!!

    (Pardon, Frédérique, si vous comptiez sur moi pour… Tenez, effacez! effacez!!)

  7. FM, vous n’avez convaincu que Depluloin, snif-snif, j’ suis malheureux comme les pierres… Quand j’ dis « que Depluloin » c’est pas pour minimiser son ralliement, mais tout d’ même ! Y a même ABS qui m’ ravale au rang d’un verre d’alcool !!! Faut s’ méfier des femmes qui boivent pas !!!
    Depluloin et FM, j’ vous offre un ballon d’ rouge ?

  8. J’arrive! J’arrive! Bien sûr qu’on aime ce cher Monsieur Monch! Toujours un mot gentil! Toujours un sourire pour éclairer les journées de ses amis! Jamais un mot plus haut que l’autre! Et puis de ces trouvailles, de ces tournures de phrases, de ces découvertes littéraires internationales!
    (tout bas: tu crois qu’il va être content et qu’il n’aura plus de chagrin?)
    Allez tous en choeur: Monch! On vous aime!!!

  9. @ Mon chien : J’offre le deuxième! Euh… Kubi? K’est-ce donc? Peu importe! buvons à la santé de Mon chien!!

    • @ Depluloin, un kubi c’est un petit tonneau – souvent en plastique – de 3 à 5 litres. On en trouve dans les supermarchés et les caves, je suis sûre que vous en avez déjà vu. Certains sont munis d’un petit robinet bien pratique.

  10. Un tonnelet en plastique?!!! Ce monde n’est plus le mien! Adieu!!! (Il faut d’urgence que j’achète le Petit Robert 2011, oui il est arrivé, dans lequel on voit fouteux (?) et autres… tiens, votre correcteur autotruclectronique ne l’accepte pas… Allez, c’est vendu! Mettez-m’en deux!! trois!! :))

  11. J’aimerais vous rappeler la fable du renard et de la cigogne, un instant. Juste le temps de vous faire remarquer qu’un « cubi », même moderne avec poche souple, convient mal au lappage habituel d’un canidé.

  12. @Vinosse. D’ici là, j’ai l’ temps d’apprendre à utiliser une paille. 🙂
    @FM. Bon allez, c’est dit et c’est fait ! Va pour le « cubi » !!!
    Je m’ prépare pour le mal de crâne carabiné, passque le « cubi » tout d’ même, c’est du costaud !! Ouille, ouille, ouille !!!

  13. Frédérique, difficile de se joindre à ce flot… alors, seulement un petit signe ému pour te dire que j’ai dévoré d’un coup les trois parties du « Goût des choses »…oui, avalé,dégluti, englouti …car tes mots ont une saveur pour moi singulière. Je ne vais pas me lancer dans des analyses, pas même dans cette envie de crier : »vive le présent » ! Enfin …je parle du temps verbal en écriture … et du reste aussi … Je te dirai que j’ai savouré particulièrement l’accident sur la rocade … Et puis ajouter qu’une commande c’est un défi, un dépassement ce respect des consignes, ce poids du contexte et du projet éditorial …C’est tout le bonheur des ateliers d’écriture que tu connais encore bien mieux que moi… Alors voilà, je te devinais gourmande maintenant j’en ai la certitude et ça me plaît !… L’été arrive, Frédérique, et tu sais combien il va m’accaparer …Ce sera goûteux ! , sûr ! du 11 au 15 Août à Lavelanet .

    • @ Bonjour Juliet : Oui, je sais que tu entres dans ta pleine saison, dans le point d’orgue de toute année de travail. Je pense souvent à toi et à ce projet qui est resté suspendu pour l’instant. Merci d’être passée et d’avoir pris ce temps de lecture et de m’en avoir laissé une trace. Passe un bel été si je ne te revois pas d’ici là (le 22 juin à 18H00, il y a remise des prix au Crous de Toulouse. J’y donnerais une lecture croisée d’extraits des textes lauréats. Si cela te tente, tu es la bienvenue).

  14. Je viens quelques fois sur ce site me balader à travers tes carnets. Généralement incognito, sans laisser de traces et sans rien déranger… Trop de monde. Pas envie de causer à cette saloperie de machine qui fonctionne quand elle en a envie. Pas enclin à lire des messages avec des abréviations que je ne comprends pas ponctuées par des citrons débiles plus ou moins souriants. Ces machins m’insupportent au moins autant que les rires enregistrés indiquant à la ménagère de moins de 50 ans les passages où elle doit lâcher ses casseroles pour se tordre de rire….Je suis un ours….je n’aime que les vrais livres avec de vrais pages que l’on peut tourner pour de vrai en souriant ou en s’indignant quand on veut. Et plus que tout, tu l’auras compris, l’informatique me gonfle !.
    Mais je me soigne, J’ai oublié pour un temps mon allergie en suivant le guide dans les rues de Toulouse. C’est bien Fred, très très bien !
    Bisous.

    • @ Moustache : Je ne savais pas si tu fréquentais encore les lieux. Oui, je connais ton tempérament d’ours, mais figure toi que je les aime bien, moi, les ours. J’en ai quelques exemplaires qui trainent ici et un à la maison. (Je ne mettrai pas de citron débile pour ponctuer). Nous pourrons feuilleter des livres ensemble dans le mi temps de juillet, selon les dires de mon agenda qui régente trés scrupuleusement mes journées. Je m’en réjouie, car nous aurons le temps d’évoquer les changements d’orientation qui se dessinent et la meilleure manière de les négocier. Oui, nous aurons du temps, n’est ce pas notre bien le plus précieux avec la liberté ?

  15. Alors, je suis riche….
    je n’ai jamais eu d’agenda!


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