Dompteur de feu

Il y a des hommes qui sont amis des grands fauves, d’autres qui gardent le feu dans leurs mains. On gagnerait à les fréquenter. Peut-être nous enseigneraient-ils comment maîtriser le brasier, ce point d’incandescence qui se trouve au fond du ventre, cet incendie qui réduit la joie en cendres pour établir une douleur ronde et close, en gésine perpétuelle. Famélique, elle se contente d’un rien – un remords, un regret, un souvenir, une crainte, une honte – et dévore le sein nourricier de sa rancune tenace.

Quand la tragédie intime se réveille, rien ne semble pouvoir l’étouffer. Replié, roulé sur soi, le ventre pétri à deux mains, on pleure, on suffoque, on crie parfois, dans le secret des chambres ou l’obscurité des arbres. Au grand jour, chacun porte son masque de survie, rictus contraint et œil vitré, pour tâcher d’aller au-dehors, la tête encore droite. Et pouvoir répondre sans vérité à cette question si courante : Comment ça va ?

Oui, comment ça va, les gens, dans un monde où trébucher c’est trahir, reculer c’est perdre la face, souffrir est indécent ? Comment ça peut aller, quand on est condamné aux lacis des humeurs, empaqueté pour l’écorchement, tenu de marcher au pas ? Ça ne va pas ? Allons donc, on vous prescrit deux jours pour la mort d’un parent, des comprimés contre l’affront, deux cachets supporte-misère et un vaccin pour mieux courber l’échine devant les éloquents.

Ou alors… On peut choisir d’aller voir du côté de ceux qui domptent les flammes et embrassent les lions. Ils n’ont ni fouets, ni lianes, souvent peu de paroles. Ils agissent plus qu’ils ne parlent, ils tiennent plutôt que promettre.
Qu’ils sortent de l’ombre, qu’ils se montrent enfin, ceux qui savent comment on apprivoise les félins phosphorescents. Ils pourraient nous apprendre à dissoudre les intransigeants, les mal-embouchés, les fiers en langue et les chagrins intraitables. Ce qui nous laisserait libres de vérifier qu’elle se supporte bien en main, la fournaise du feu sacré.


Dompteur de feu envoyé par FrederiqueMARTIN

Pour cette vidéo poétique, mon complice Christophe Haunold  a composé la musique et donne aussi de sa voix. Les pêcheurs de prières se trouvent dans Papier du sang publié aux éditions N&B, et cette chanson clôture la lecture musicale que nous en donnons.
Je remercie l’artiste verrier Régis Anchuelo dont on peut admirer le travail dans son atelier de Cordes-sur-ciel.